Une différence cruciale entre besoin et désir

 

La culture

 

  1. Une différence cruciale entre besoin et désir

 

        Il s'agit en effet de ne pas confondre les deux. Pour commencer, le besoin est d'origine physiologique, il s'enracine dans le corps. Plus exactement, nous pourrions dire qu'il correspond à un déséquilibre physiologique, signalant par là qu'il se réduit à un pur phénomène physicochimique. Le besoin, ce sont des réactions chimiques qui se déroulent en moi, des impulsions électriques... Rien de très original.

        Or, puisque c'est le corps qui parle dans le besoin, puisque celui-ci est réductible à sa base biologique, à des réactions réglées par des lois, le besoin est toujours en rapport avec une nécessité vitale. C'est le corps qui me dit j'ai faim, j'ai soif...

        Ainsi, si l'on devait s'employer à définir le besoin, nous pourrions le définir comme ayant deux dimensions propres. La première, c'est le manque, un manque qui retranscrit – comme nous l'avons déjà dit – un déséquilibre physiologique. Ceci signifie que le besoin se manifeste en moi sous la forme d'une certaine souffrance. Bien évidemment, cette souffrance peut aller du petit picotement au malaise, du ventre qui gargouille agréablement à l'état d'hypoglycémie et son tableau clinique... La deuxième dimension est quant à elle motrice. Lorsque j'ai faim par exemple, je ne me contente pas de rester assis sur mon canapé à souffrir de celle-ci. Je me déplace pour aller chercher de la nourriture, ou pour les plus princiers, j'en réclame. Dans tous les cas, il y a quelque chose dans le besoin qui me pousse à agir.

        On pourrait donc penser que dans le besoin, il y a proprement une part passive (manque) et un part active (motrice): mais ceci serait illusion. Dans le besoin, tout est pour ainsi dire passivité: lorsque je me déplace, je me déplace parce qu'il s'agit d'un impératif, je me déplace parce que je ne peux pas passer outre ce manque.

        On notera enfin que je ne me distingue pas des autres avec mes propres besoins. Au niveau du besoin, je suis comme tout le monde, soit un homo sapiens. On peut dire que rien ne m'individualise dans mon besoin tout simplement parce que c'est l'espèce qui parle à travers moi (donc la part de patrimoine génétique qui lui est allouée dans chaque génome) et me dicte mes besoins. En cela, je suis comme tout homo sapiens sans titre distinctif; j'ai les mêmes besoins que les autres. Rien ne me singularise dans tel ou tel besoin qui me révèle comme homo sapiens: ils sont là de manière innée et se signale à moi de manière nécessaire.

 

        Mais de toute évidence, l'homme n'a pas que des besoins, soit des manques qui lui signalent une nécessité vitale. Il possède aussi des désirs. Comment faire la différence entre besoin et désir? Admettons que je rentre dans un restaurant gastronomique. C'est le besoin qui me guide dans ce restaurant, j'ai faim et il me faut manger. Mais, au bout d'un certains nombres d'heures, je reste dans ce restaurant alors que je n'ai plus faim. En somme, je continue à manger non plus par besoin mais bien par gourmandise. Voilà quelque chose de proprement humain: je mange alors que je n'ai plus faim. A cet instant, je dépasse mon simple besoin, et je suis précisément dans le désir.

        Certes le désir s'appuie, s'étaye à partir d'un besoin, mais il ne s'en tient pas simplement à lui, il le dépasse. Malgré la limite physiologique qui fait que le besoin peut être satisfait après consommation, le désir lui continue. Voilà quelque chose que l'animal ne connaît pas: il n'a pas de désir car il s'en tient au stricte besoin. La preuve en est, on ne rencontrera jamais dans la nature un dauphin obèse ou une girafe anorexique! Parce que l'animal ne viendra pas dépasser précisément cette limite que lui affiche le besoin, et ce contrairement à l'homme.

        Pour reprendre l'exemple énoncé plus haut, le besoin est affilié à la nature: c'est la nature qui parle en moi, l'espèce homo sapiens, soit ce que je suis de manière inné. Mais je ne suis pas qu'un homo sapiens, je suis aussi moi, soit quelqu'un de singulier, un homme. Je nais avec la nécessité de me nourrir, je grandis avec la possibilité d'être gourmand. Le désir n'est pas inné comme le besoin mais acquis: on pourrait presque dire que le désir me raconte comme être singulier. En effet, dans mon désir, c'est moi qui parle proprement, l'histoire que j'ai eu, l'éducation que j'ai reçu, la société dans laquelle j'ai grandi, la civilisation dans laquelle j'ai évolué...etc.

        Le désir peut ainsi investir chacun de mes besoins (c'est donc un investissement psychique du corps et de ses besoins), faisant que la faim se transforme en gourmandise, l'eau en vin, l'instinct de reproduction en amour... Mon désir me signale que quelque chose en moi ne se réduit pas à la nature, que quelque chose est plus de l'ordre de la construction que du donné.

        Il va de soi que toutes les techniques de pouvoir et d'asservissement ont toujours tenté de contrôler cette part si singulière, si propre à chaque homme, qu'est le désir. Si nous n'avions que des besoins, nous serions noyés dans le troupeau: rien ne nous distinguerait, nous serions tous les mêmes. Mais le fait est que par le désir, nous faisons la promotion de notre singularité, de ce qui nous différencie des autres. Et nombreuses sont les techniques de pouvoir qui tentent d'anéantir ou d'uniformiser ces désirs.

        Nous revenons à la Pythie de Delphes qui disait: « connais-toi toi-même ». Il s'agit en effet d'être lucide sur ses désirs puisqu'ils me singularisent. Ainsi dois-je me poser les questions: ce désir que j'ai, est-ce le miens en propre (ou celui qu'une marque de chaussure a intégré en moi, celui de mes parents qui vivent à travers moi, celui de mon compagnon qui ne m'accepte pas réellement comme je suis..). Désirer n'est pas chose aisée: on peut désirer n'importe comment, on peut désirer passivement (lorsque ce n'est pas notre véritable désir, lorsque nous subissons ce que la société de consommation veut faire de nous...). Aussi l'introspection est-elle nécessaire pour ne pas passer sa vie à poursuivre des chimères et à construire des châteaux en Espagne.   Le propre du désir c'est d'être actif, et non la passion, la soumission à autre chose que nous-mêmes.  

        Si le besoin est de l'ordre de la nature, le désir est quant à lui plus proprement culturel. Alors que le besoin se réduit à son origine physicochimique et aux lois qui régissent ce domaine, le désir s'émancipe de cette base biologique (bien qu'il parte d'elle comme nous l'avons vu) et permet à l'homme de rentrer dans un autre espace que celui de la nature: à savoir la culture. Il s'agit à présent d'élucider ce terme complexe.

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