Puis-je maîtriser mes désirs pour être enfin heureux?

Tout désir est-il nécessairement malheureux? Partie 2

 

Puis-je maîtriser mon désir pour être enfin heureux?
 

 

leçon téléchageable en format pdf à partir de ce lien: Puis-je maîtriser mon désir?

 

    On comprend donc, étant donnée la partie précédente, que le désir nous met dans une mauvaise posture. Il semble nécessairement tragique, nécessairement absurde, à moins, nous l'avons vu, de s'en remettre à Dieu comme nous l'a expliqué Pascal. Mais, après avoir déterminé la nature du désir, on est tenté de poser le problème suivant: est-ce qu'un désir, ça se contrôle, est-ce que ça se maîtrise?
    C'est ce qu'on peut appeler une véritable problématique morale: puis-je être maître de mon désir? La question vaut la peine d'être posée puisque tout cela est en rapport avec l'expérience la plus quotidienne qui soit. En effet, ce que l'on constate le plus souvent, c'est la difficulté (l'impossibilité?) de maîtriser le désir lorsqu'il se manifeste. Le plus souvent, l'option la plus rationnelle est repoussée au profit d'un désir qui surclasse les autres possibilités même s'il est capricieux, même s'il n'est pas dans notre intérêt à long terme. Ainsi, si j'ai le choix entre le devoir de mathématique et sortir avec mes amis, il va de soi qu'on a d'une part quelque chose qui relève de la possibilité raisonnable et favorable sur le long terme, et de l'autre le désir (enfermé dans la satisfaction instantanée). Et chacun sait que le plus souvent, entre travailler et s'amuser, entre l'option raisonnable et le désir capricieux, je choisirai le désir. Pourquoi cette impuissance quotidienne? Pourquoi cette difficulté?

    Épictète l'a bien senti cette difficulté, cette problématique: une morale est-elle possible? Mieux, il a compris que, lorsque je m'oppose de manière frontale au désir, je perds presque toujours. Alors comment s'y prendre? L'idée du philosophe stoïcien, c'est précisément d'utiliser la raison. On ne sait pas trop ce que sait que la raison encore, mais on sait qu'elle va avoir un rôle fondamental si l'on ne veut pas sombrer dans le triste destin du désir.
    Épictète nous présente cette faculté qu'est la raison comme un champ que l'on possède dès la naissance, mais qu'il nous reste à cultiver. La plupart préférerons la laisser en friche, mais il faut pourtant l'utiliser, il faut pourtant s'exercer. Pourquoi faire? Nous allons y revenir, mais il faut tout d'abord faire une précision pour mieux comprendre Épictète. Le Manuel d'Épictète commence ainsi par ce passage essentiel que nous avons pu lire en classe:

    « Partage des choses: ce qui est à notre portée, ce qui est hors de notre portée. A notre portée le jugement, l'impulsion, le désir, l'aversion: en un mot, tout ce qui est notre œuvre propre; hors de notre portée, le corps, l'avoir, la réputation, le pouvoir: en un mot, tout ce qui n'est pas notre œuvre propre ».

    Qu'est-ce qui est dit ici? Tout d'abord, Épictète nous demande de faire la distinction entre d'une part ce qui relève de nous, et d'autre part ce qui n'en relève pas. De toute évidence, il y a des choses que je contrôle, des choses qui sont sous mon contrôle, et d'autres pas. Il y a ce qui m'est propre, en un mot, et ce qui m'est étranger. L'étranger, c'est ce sur quoi je n'ai aucune forme de maîtrise. Ainsi, on pourrait dire que la philosophie stoïcienne dont Épictète est un représentant est une philosophie du désespoir. Quel rapport? Espérer, c'est précisément tabler, parier sur ce que l'on ne contrôle pas (sinon, nous n'espérerions pas, nous ferions). C'est donc mettre son bonheur, sa quiétude, dans d'autres mains que les siennes. Si j'espère que demain il fera beau, je fais dépendre mon bonheur d'autre chose que de moi-même (propre), d'autre chose que de ce que je contrôle.
    Alors qu'est-ce que je contrôle? Épictète nous le dit, il s'agit de mon jugement, de l'impulsion et du désir (l'aversion étant le contraire du désir). Jusqu'ici, vous remarquerez qu'on ne sait toujours pas comment s'y prendre avec ce désir, mais on connaît peut-être déjà les outils à mettre en œuvre. Pour cela, il faut entendre ce que Épictète entend par jugement. C'est essentiel, puisque c'est pour ainsi dire la porte d'entrée sur le contrôle potentiel du désir.
    Je résume, car le détour peut sembler un peu compliqué, un peu en zig-zag. On cherche à savoir comment l'on peut contrôler le désir, et je vous annonce que Épictète a une solution. Cette solution passe par l'utilisation de la raison. Mais avant de vous expliquer comment elle fonctionne, je passe par un autre chemin, celui de la PADEIA, soit la distinction entre ce qui est propre et ce qui est étranger. Or, parmi les choses qui me sont propres, il y a justement le jugement, et c'est sur lui que nous allons nous appuyer maintenant.
    L'erreur que commet l'opinion commune, c'est de penser que nous avons un accès direct à la réalité (réalisme), que rien ne s'interpose entre nous et la réalité. Pour Épictète, c'est faux! En effet, la représentation que j'ai de la réalité n'est jamais un simple décalque de celle-ci, il y a toujours plus, toujours un excédent qu'est précisément le jugement. Ainsi, ma représentation de la pluie, ce n'est pas simplement de l'eau qui tombe du ciel (pourtant, c'est bien la réalité de la pluie), non, il y a plus dans cette représentation, il y a un excédent de sens. Par exemple, pour moi, la pluie, cela va être quelque chose de triste, je vais ajouter à la réalité de la pluie, la tristesse dans ma représentation. Et peut-être d'autre chose d'ailleurs qui vont précisément connoter toute représentation de la réalité.
    L'erreur que commet l'opinion commune, c'est certes d'être réaliste, mais en plus de penser que ce qu'elle ajoute à la réalité dans ses représentations, appartient réellement à la réalité! Par exemple, au lieu de comprendre que cela relève de ma représentation, je vais dire que la pluie c'est triste. Erreur! C'est ma représentation qui rajoute à la pluie la tristesse. Ainsi, j'ai des représentations, et ces représentations comportent toujours de manière tacite des évaluations.
    Il va falloir précisément travailler sur ces représentations, voilà le travail de la raison. La raison, c'est cette faculté qui va me permettre d'examiner, de peser ces représentations, afin de vérifier (voire même de corriger sinon) l'adéquation des représentations à la réalité. Sont-elles conformes, ou rajoutent-elles quelque chose? C'est important, et nous allons maintenant pouvoir recoller avec la question qui est la nôtre, soit le contrôle du désir.
    En effet, ce que je désire, ce sont toujours des représentations (qui s'interposent entre moi et la réalité). Je ne désire pas cette personne réelle-là, mais bien la représentation que je m'en fais. Je ne désire pas exercer ce travail-là, mais la représentation que je m'en fais. Maintenant, imaginons que je me méprenne totalement quant au travail que je souhaite exercer. Admettons que j'entretienne une représentation faussée par exemple par la télévision ou de mauvais témoignage. Puis, admettons que je fasse ce que me conseille Épictète, c'est-à-dire que j'examine par le biais de la raison cette représentation et que je me rende compte de mon erreur. Il est probable qu'à cet instant-là, comprenant que mon désir se base sur une fausse représentation, il puisse enfin changer.
    La première étape, c'est donc cela, soit le contrôle du désir par la connaissance (comme représentation adéquate). D'accord, mais Épictète rajoute quelque chose. Une fois la représentation revue, il faut organiser de nouveaux processus d'habituation. Qu'est-ce que cela? Il faut tout simplement prendre de nouvelles habitudes.
    Derrière un désir, il n'y a pas seulement des évaluations, mais aussi des habitudes qui nous perdent ou nos élèvent. Après le travail du jugement qui retourne nos évaluations, on peut éduquer les habitudes. On oppose ainsi une habitude à une autre, pour que l'action rationnelle finisse par se faire sans effort. Ainsi, si je travaille chaque soir en rentrant, que je prends cette habitude, ce sera progressivement plus facile de s'y mettre. Au contraire, celui qui ne travaille jamais éprouve à chaque fois beaucoup plus de difficulté lorsqu'il s'agit de s'y mettre!
    Voilà pour Épictète, voilà surtout sa solution à notre problème. La raison va me permettre de prendre de la distance, de temporiser et de pendre le temps d'examiner ce que je désire sous un angle véridique. Nous retrouverons une idée un peu similaire chez Descartes par certains aspects en troisième partie de notre grande leçon. Mais tout à la fois, ce sera aussi très différent, vous le verrez.
    Prendre de la distance, examiner par le biais de la raison donc, une raison qui en grec se dit d'ailleurs logos. C'est intéressant, car cela signifie aussi langage. Épictète nous enjoint donc à discuter entre nous de nos représentations pour mieux les examiner. La raison passe nécessairement par le discours.

 

Le sommeil de la raison enfante des monstres du peintre Goya


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