La réalisation culturelle du désir: éduquer ses besoins pour être heureux?

 

Tout désir est-il nécessairement malheureux? Partie 3

 

La réalisation culturelle du désir: éduquer ses désirs pour être heureux?

 

leçon téléchageable en format pdf à partir de ce lien: besoin et désir

 

Il faut cultiver notre jardin...

 

 

          En tant que hominidés, nous avons des besoins. En d'autres termes, nous avons des déséquilibres physiologiques: par exemple, l'irritation des muqueuses stomacales me signalent un déséquilibre physiologique que nous appelons plus communément la faim. On pourrait dire, et ce n'est pas du tout forcer le trait, qu'à ce niveau, nous sommes dans de la pure chimie, de la chimie organique certes, mais de la chimie tout de même. Les besoins, c'est cela, c'est de la chimie en moi, c'est ce qui relève des lois de la nature. Remarquez, cela est une bonne chose puisque c'est la raison pour laquelle les médicaments font effet sur moi: je suis un assemblage physico-chimique, et les médicaments impactent sur cette chimie. En fait, du point de vue du besoin, je ne suis qu'un représentant indifférencié de mon espèce. En effet, du point de vue du besoin, nous sommes tous similaires. J'ai faim, soif, besoin de repos (…), comme n'importe quel autre humain. En fait, et cela va peut-être vous paraître bizarre dans un premier temps, mais en tant que hominidé, j'ai les mêmes besoins que n'importe quel autre membre de mon espèce. Les besoins sont liés à l'espèce, ils sont spécifiques. On pourrait dire qu'il y a une partie de mon patrimoine génétique qui code certain type de comportements (les comportements liés à la nourriture par exemple) d'une façon similaire pour n'importe quel membre de l'espèce. D'ailleurs, en mangeant, en buvant, je me conserve, et je permets également à l'espèce de se perpétuer. Le besoin, c'est l'espèce qui parle en moi.

          D'un autre côté, il semble que tout cela ne suffise pas. Prenons un exemple simple. Je vais au restaurant parce que j'ai faim. Maintenant, arrive l'heure du dessert, et il se trouve que je suis repu. Entendons par là que je n'ai plus faim, que le déséquilibre physiologique est rétabli, que la chimie est rétablie. Pourtant, je vais prendre du fromage, et pourquoi pas ces superbes profiteroles! Je n'ai plus faim, et je continue à ingurgiter quelque chose. On dira que c'est par gourmandise, et l'on comprend que quelque chose apparaît ici, quelque chose d'important puisque cela ne dépend plus de la nature en moi, de ce qui relève des lois de la nature, des lois de la chimie. Il y a eu ré-équilibrage, et pourtant je mange. Ainsi naît le désir qui est une tendance qui ne se réduit pas en moi à la simple nature.

          Prenons un autre exemple: est-ce que je bois un grand cru, un vin d'exception parce que je sorts simplement d'une activité sportive et que j'aie soif? Non, il y a autre chose, quelque chose qui ne répond pas à la simple nature en moi comme nous l'avons dit. Il semble que l'homme relève d'une autre sphère que celle de la simple nature et de ses lois. Certes, l'homme relève également de la nature, il est composé de matière et est soumis à ses lois, mais il ne de réduit pas à cela. Il est plus que cela. Il y a autre chose que les simples besoins qui demande à être réalisé en lui: l'homme n'est pas un simple être de nature.

          Il y a de l'animalité en lui, soit ce qui relève de l'espèce, des comportements instinctifs, mais il a aussi autre chose qu'il revient à la culture de réaliser. Ainsi, le besoin, le simple et naturel besoin va être investi par le désir qui est une réalisation culturelle. Prenons un exemple. Je ne me contente pas de boire, je peux, parce que je suis né en France, apprendre à savourer un grand vin. Je dis apprendre car cela ne va pas de soi, parce qu'il y a un processus d'éducation pour révéler certain désir. Si je désire boire du vin, cela n'a rien de vital, je ne réponds pas à un besoin du corps. Je dépasse le besoin dans un désir qui tout en partant du besoin se réalise dans des formes culturelles déterminées. Ma culture aiguise en moi quelque chose, elle transforme la simple eau, le simple besoin, en vin. Notez que, si j'étais né au Japon, ma culture aurait peut-être réalisé un autre type de désir en moi. Par exemple, j'aurai bu du thé. Encore une fois, le thé ne sert pas simplement à étancher la soif, il réalise quelque chose.

          Quoi d'ailleurs? Nous pourrions dire qu'il réaliser l'humanité en moi. En effet, être humain, c'est être un être culturel, c'est précisément révéler des comportements qui tout en partant de la nature (besoin) ne s'y réduisent pas (désir). On pourrait dire que d'une part l'homme est un animal (il est un être physico-chimique qui a des besoins spécifiques) et de l'autre, qu'il dépasse la nature et ses lois. On pourrait le considérer comme étant un animal métaphysique (métaphysique venant du grec meta, et physis, signifiant qui dépasse la nature).

          Le désir n'est donc pas donné de manière inné, contrairement au besoin. C'est une tâche à la fois universelle et personnelle. D'un côté, la culture va réaliser certain de mes désirs en les éduquant (par exemple, l'œnologie, la gastronomie...). D'un autre, il me revient aussi la charge de chercher mes propres désirs en étant actif, en cherchant ce qui me convient (profession, mais aussi la musique, l'art en général...).

          De ce fait, la soif devient vin, la faim devient gastronomie, l'instinct de reproduction (qui vise une progéniture) devient l'érotisme...etc. Dans tous ces cas, il s'agit d'investir le simple besoin par le désir pour le détourner des cycles de la nature, pour lui donner une histoire. En effet, la nature en moi, la nature en général, est en quelque sorte la répétition du même. Ainsi, pour reprendre cet exemple, l'instinct de reproduction est quelque chose qui revient de manière cyclique chez les animaux (période des chaleurs au printemps par exemple), alors que le désir échappe à cette boucle. Il échappe aux simples déterminismes de la nature, à ses programmations répétitives.

          Le désir est donc la réalisation en moi de quelque chose de précieux, à la fois mon humanité, et à travers elle aussi ma singularité. Il me demande cependant une activité de recherche, d'intéressement, dont nous reparlerons avec Spinoza.

          Le désir malheureux en ce sens, c'est peut-être celui qui réalise le moins en moi cette humanité, qui refuse cette tache complexe, cette investigation . Si nous sommes tous similaires du point de vue du besoin, la singularité, l'individu même, naît avec le désir. Le désir, c'est la chance qui m'est donnée d'être quelqu'un. Mais si je refuse cet engagement du désir, si je me contente de ses formes les plus appauvries, alors, je renonce peut-être tout à la fois au bonheur.

           On notera ici quelque chose d'essentiel, soit le lien entre bonheur et réalisation. Être heureux, c'est réaliser quelque chose de l'humanité, c'est réaliser quelque chose de soi. Il faut préciser qu'il s'agit-là de quelque chose qui reste à démontrer d'une manière plus claire, détaillée, et fine. Nous nous y engagerons plus tard, notamment avec des auteurs comme Spinoza et Hegel.

 



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