Echapper au destin tragique du désir

Tout désir est-il nécessairement malheureux? Partie 1

 

 

 Le désir est-il tragique?


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On peut être, dans un premier temps, choquer par cette question, puisque le désir nous semble être une chose joyeuse, et on ne l'associe pas spontanément à quelque chose de malheureux. Alors pourquoi une telle question? Ne suis-je donc pas heureux lorsque je réalise mes désirs? On pourrait déjà dire une chose à ce propos: oui, un désir est heureux s'il est réalisé, mais s'il ne l'est pas? Et oui, des désirs, il y en a des impossibles, des inconcevables, et même et plus simplement des malchanceux qui par un coup du sort ou autre chose ne trouvent pas à se réaliser.
C'est un premier point, mais il y en a un autre, peut-être plus fondamental, et tout à la fois, peut-être aussi plus embêtant: le désir est toujours de retour! Qu'est-ce que cela signifie? Eh bien, que nous ne cessons jamais de désirer, que le désir ne nous laisse jamais en paix, qu'il re-pointe toujours le bout de son nez.
Et oui, si seulement je pouvais me satisfaire de ce que j'aie, m'en contenter, m'en sentir même comblé... Pourtant, ce que j'aie, voilà que ça ne suffit jamais, voilà que j'en veux toujours un peu plus, que je ne sais pas m'en contenter. Pourquoi donc? Pourquoi ne pas parvenir à se satisfaire, à se dire, comme l'indique l'étymologie du terme satis dans satisfaction, qu'on en a assez? Et si c'était là le malheur dans cette histoire de désir? Soit le fait de toujours devoir repartir en course, et laisser sur le bord de la route ce qu'on avait pourtant tant voulu auparavant? Arriverons-nous donc à nous satisfaire de tel ou tel objet tant désiré? De tel ou tel amant tant rêvé? Les plus pessimistes diront que non, et l'on comprend d'avance qu'il serait bien difficile de les contredire. Voici notre problématique: la satisfaction et le contentement qu'elle apporte, n'est-elle pas une illusion dans un désir toujours voué à se répéter, à me rejeter encore une fois dans le manque? C'est l'objet de notre leçon sur le désir.


    Dans un premier temps, nous sommes repartis de  ce manque qui semble être une dimension constitutive du désir. Dans le désir, on manque de quelque chose. Le problème, c'est qu'il semble qu'on manque toujours plus que ce dont on pensait manquer. Je croyais que c'était cette personne qui me manquait, ou même ce téléphone portable? Illusion dont je me rends vite compte, puisqu'il suffit que je les possède, pour en être bientôt déçu, pour m'en lasser bien vite et vouloir à nouveau autre chose. Le désir est-il donc constitué autour d'un manque, d'un gouffre sans fond, que jamais rien ne pourra remplir?
    C'est après tout l'histoire que nous raconte Aristophane dans le Banquet, lorsqu'il évoque le mythe d'Androgyne...

 

 

    

 

 

    Les androgynes cherchent leur moitié. Mieux, ils ne se cherchent pas eux, ils ne cherchent pas tant leur moitié, mais bien plutôt à reformer un état de plénitude originelle. En effet, avant le traumatisme de la séparation, les androgynes vivaient dans un état de plénitude (ils étaient pleins), un état de complétude. Mais toute bonne chose a une fin semble-t-il, et les voilà entrain d'essayer de reformer ce qui est brisé, impossible à reformer. Ce qu'on chercherait dans le désir, c'est cet état de plénitude dont on a la nostalgie, un état où l'on était complet, où rien ne manquait, où même le désir n'existait pas. Et oui, ce que cherche le désir, c'est sa propre fin semble-t-il! On remarque aussi que, ce qui naît avec ce traumatisme de la séparation, ce sont deux nouveaux individus, deux moitiés d'androgynes qui disparaîtraient si jamais leur vœu venait à s'exhausser, soit réussir à s'unifier à nouveau.

    D'accord, le désir semble être tragique, lorsqu'on l'envisage à travers cette histoire. Mais à quoi correspond donc cette histoire? On pourrait la rapprocher du Traumatisme de la naissance du psychiatre Otto Rank, qui raconte la naissance comme une rupture, une séparation précisément traumatisante, puisqu'elle nous arrache à cet état symbiotique, cette unité originelle qu'est l'état fœtal où nous ne faisons qu'un avec la mère. D'ailleurs, nous l'avons vu, cet état d'unité dure, à travers le holding, les soins que la mère donne à l'enfant et qui contribuent à entretenir un certain temps cette unité. Mais cette unité, nous en gardons la nostalgie, ce premier temps où nous étions pleins, complets, sans manque. Et pourtant, le manque est venu, avec le processus d'individuation qu'est la naissance et la séparation progressive de la mère. L'individuation, c'est ce chemin par lequel nous sommes devenus des individus (séparés).
    Et nous comprenons que la naissance de l'individualité est contemporaine de celle du désir, c'est-à-dire que l'un naît en même temps que l'autre. Et lorsque nous devenons « individu », tout à la fois nous recherchons cet état de plénitude passé, révolu, lorsque nous ne faisions encore qu'un avec la mère. La chose est d'ailleurs curieuse, puisque cette quête de complétude résonne avec l'étymologie même du terme désir. En effet, le mot désir vient du latin desiderare, contenant la base sidus (astre), signifiant regretter la présence de l'astre, ou encore la nostalgie de l'astre perdu.
    En désirant, simplement en désirant, je révèle l'incomplétude de mon être, soit le fait que j'ai pu perdre quelque chose que je recherche dans le désir. L'astre perdu dont nous avons la nostalgie, c'est bien cet état de quiétude, de total satisfaction, d'absence même de désir, et de repos qu'on retrouve dans le mythe d'Androgyne sous la forme de la première créature, dans la psychiatrie d'Otto Rank dans le stade fœtal.

 

 



    Tragique donc, encore et toujours, puisque nous cherchons ce que nous ne pouvons avoir, ce que nous avons perdu. De ce fait même, chaque objet est décevant. En effet, on voit mal comment un objet pourrait répondre à mes attentes, à mon attente plus précisément, celle d'être totalement comblé par lui, celle d'être complet. Pourtant je m'illusionne, pensant à chaque fois que tel ou tel objet, telle ou telle personne, telle ou telle activité, va réellement me combler. Ce n'est jamais le cas, elle ne parvient pas à remplir ce manque infini en moi. Il y a ce que peut réellement l'objet pour moi (et ce n'est pas grand chose!), et ce que j'en attends, cette attente étant démesurée.
    D'ailleurs, je finis par comprendre que cet objet, je le fantasme: je projette sur lui une image. Autrement dit, je ne désire pas cette femme, je ne désire pas cet ami, mais l'image que je m'en fais, une image qui me trompe puisqu'elle me fait croire que l'objet qu'elle imagine va me combler parfaitement. Dans mon imagination (faculté à produire des images même en l'absence d'un objet), le désir crée sa propre image, l'image d'un objet qui le comblera parfaitement. Ainsi, mon désir va créer l'image d'un objet qui me comblera, me remplira, l'image d'une femme parfaite, d'un homme impeccable, qui répondra de manière ultime et parfaite, à toutes mes attentes. En somme, l'image du fantasme, c'est le désir qui invente son propre objet, un objet susceptible de me compléter intégralement. L'imagination, comme faculté productrice d'image, produit une image parfaite... pour moi, pour mon désir propre.
    Ici, on pourrait objecter quelque chose. En effet, lorsque je fantasme, c'est bien, semble-t-il, sur telle ou telle personne, et non sur une fiction que je n'ai jamais trouvé dans la réalité. De même, puisque le fantasme ne concerne pas uniquement les rapports interhumains, lorsque je fantasme un objet, c'est bien un objet particulier (tel téléphone portable, telle voiture...).
    Et cela est vrai! Et je vais précisément habiller, pour ainsi dire, le réel avec l'image de mon fantasme. Je ne vais pas désirer telle ou telle personne, tel ou tel objet, non, je vais désirer l'image que je me fais d'eux et que je projette sur eux. En fait, qu'importe l'objet, puisque je désire l'image que j'aie collée sur cet objet, et non cet objet réel. Dans le fantasme, mais n'ayons pas peur de dire dans le désir puisque tout désir est un fantasme, je recouvre la réalité avec des images. Le réel s'éclipse derrière mes propres productions, les images que j'ai créées.
    Superbe, et tragique tout à la fois. Ce que j'aime chez l'autre, ce n'est pas l'autre, entendons l'autre réel (lui je ne le rencontre pas, ou pas tout de suite du moins), non, ce que j'aime chez l'autre, ce sont les images que j'aie moi-même créées, ce sont mes images. Ce que j'aime chez l'autre, ce sont mes productions: disons-le d'un mot, ce que j'aime chez l'autre, c'est ce que j'aie créé, c'est l'autre vu par moi, c'est en vérité moi que j'aime!
    Voilà la fond du désir: le moi qui se contemple lui-même! Ce que j'aime chez l'autre, c'est moi, l'autre ne servant qu'à refléter mes images, l'autre n'étant qu'un support à mes productions égocentrées. Au cœur du désir, nous retrouvons donc un narcissisme primordial. Rappelons-nous l'histoire de Narcisse qui, à force de contempler son reflet et de l'aimer, voulu le prendre dans ses bras, voulu l'embrasser. Le problème, c'est qu'il regardait son reflet à la surface de l'eau, si bien qu'à force de s'en rapprocher, il finit par se noyer dans sa propre image.
    Voilà le double destin du désir: se répéter parce que l'objet est décevant, et finir par s'abîmer dans sa propre image. Sommes-nous comme les Danaïdes? Sommes-nous punis, contraints de remplir d'eau des vases percés? Sommes-nous déjà dans l'Hadès, l'enfer de la mythologie grecque?
    Jusqu'ici en effet, on voit mal comment l'on pourrait décrire autrement que comme absurde notre existence. Elle est dénuée de sens, elle va d'objet en objet sans jamais y trouver son compte, sans jamais trouver une réponse à sa question...

 

 

 


    Pascal est le premier à proposer une voie de sortie si on peut le dire ainsi. En effet, il reconnaît, dans les Pensées, que tout désir, malgré son objet, est désir d'être heureux. On peut désirer la guerre, ou ne pas la désirer, au fond on désire toujours la même chose: être heureux. Qu'importe l'objet donc, qu'importe ce vers quoi tend mon désir, puisque ultimement, il cherche quelque chose qui me concerne moi spécialement, soit le bonheur.
    Mais tout à la fois, Pascal remarque que cette histoire-là, ça ne marche pas. En effet, tous cherchent le bonheur (rappelez-vous, jusqu'à celui qui va se pendre), et pourtant personne ne le trouve. On constate bien que notre manière de nous y prendre, en allant d'objet en objet, ne nous satisfait pas, mais pourtant nous continuons! On constate bien qu'on est pas heureux, qu'on ne connaît ni la paix, ni le repos, et pourtant on insiste. On pourrait dire avec Pascal qu'on se fait toujours avoir. On se fait avoir parce qu'on y croit, on croit réellement que tel ou tel objet va nous combler, et ce malgré le fait que cent objets avant lui n'y sont pas parvenus, ne nous ont pas comblé. On y croit parce que cet objet semble un peu différent, parce que cette personne semble changer des autres, celles qu'on voit d'habitude... Et on se fait avoir, parce que malgré d'infimes différences, c'est toujours la même histoire, on se trompe et on est déçu. Encore une fois, on s'imagine que... (image), et l'on finit par comprendre que... (réel).
    Or Pascal nous explique qu'il faudrait au fond s'entendre sur l'objet qui nous préoccupe. En effet, qu'est-ce qui pourrait convenir d'autre à un désir infini, un désir d'absolu (ab-solo en latin signifiant qui se suffit à soi-même, et c'est cela que nous cherchons, un objet qui se suffit à lui-même, qui ne nécessite pas de relancer la machine du désir une fois déçu), donc qu'est-ce qui pourrait convenir d'autre qu'un objet lui-même infini et absolu? Je vois bien que ma soif est infinie, il lui faut donc quelque chose d'infini et non de fini. Ce « gouffre infini » doit être rempli avec quelque chose de même nature, et l'on comprend bien où va toute cette histoire. Ce qui est infini, c'est Dieu, c'est Dieu lui seul qui peut me combler.
    Pourtant à la place, nous nous divertissons. En effet, nous nous détournons (divertissement vient de diversus en latin, qui signifie se détourner de...) de Dieu, nous nous occupons l'esprit en répétant et en re-répétant cette tendance à se déplacer d'objet en objet, à être toujours en mouvement. Nous nous agitons sans cesse en tentant de remplir notre désir de choses mondaines (entendons qui appartiennent à ce monde-ci). Nous tentons d'oublier que nous allons finir par mourir, nous conjurons cette angoisse en nous occupons toujours et encore. Ce qui nous intéresse, ce n'est pas le résultat de nos actions, ce n'est pas la prise, c'est la chasse, c'est être en mouvement. Comme ceci, nous ne pensons pas au fait que nous sommes des être finis, misérables, voués pourtant à Dieu. En effet, ce gouffre infini en nous est bien la preuve que nous sommes voués à Dieu, que nous le voulions ou non. Cette trace vide, cette marque, c'est la preuve qu'il a un jour été là, qu'il a été un jour présent. Il ne l'est plus, mais il ne tient à qu'à nous de nous mettre à sa recherche, de le désirer à nouveau pour combler par son infinité ce manque en nous également infini.
    Ce que les chrétiens appellent la première nature, la nature adamique, c'est précisément le jardin d'éden lorsque l'homme vivait auprès de Dieu. Il était alors dans la béatitude, c'est-à-dire qu'il était empli de la présence de Dieu. Et lorsqu'on parle d'Adam et d'Ève, on entend en fait toute l'humanité. En effet, puisqu'ils étaient les uniques représentants de l'humanité dans le jardin, dans le monde, ils nous représentent tous. Cependant, on le sait, ils ont péché en goûtant au fruit de la connaissance du bien et du mal. En d'autres termes, ils ont voulu devenir autonome en matière de morale, être capable de choisir à leur convenance ce qu'est le bien ou le mal. En somme, ils ont voulu s'approprier un pouvoir divin, celui qui permet de savoir ce qui est juste ou ne l'est pas. Cela a eu des conséquences néfastes qu'on connaît: Adam et Ève ont été chassés du jardin d'éden, et punis. On parle à ce propos du péché originel, et donc d'une chute de la première à la seconde nature. Dans la seconde nature, Dieu se signale par son absence, il n'est plus présent dans le cœur des hommes, que sous la forme d'une absence, d'un gouffre infini qui la laissé derrière lui après son départ.
    Or, voilà ce que l'homme recherche, voilà de quoi il est nostalgique: la présence de Dieu perdue en son coeur. Une présence qu'il aimerait retrouver. Au fond, même le plus concupiscent, celui qui se saoule le plus de ses péchés, eh bien dans son idolâtrie, il cherche Dieu sans même le savoir.
    En effet, c'est ce qu'on appelle la preuve par l'idolâtrie. Expliquons-nous. Tous les péchés découlent de trois tendances humaines de la seconde nature, une nature concupiscente: libido sciendi, libido sentiendi, libido dominandi. Désir de savoir, désir charnel, et désir de pouvoir. Plus précisément, l'homme voudrait tout connaître, il voudrait savoir absolument (omniscience): l'homme voudrait jouir absolument par la chair; l'homme voudrait tout contrôler, tout posséder, tout manipuler, il voudrait le pouvoir absolu (omnipotence). En d'autres termes, l'homme cherche l'absolu dans chacune de ces tendances (absolu pouvoir, absolu connaissance, absolu jouissance). Mieux, il absolutise des objet pourtant finis (c'est cela l'idolâtrie). Regardons cela de plus près.
    Pour l'amant, sa maîtresse devient l'absolu, pour l'avare, c'est l'argent qui prend cette figure de l'absolu...etc. A chaque fois, on aime absolument, on veut savoir absolument, on veut maîtriser absolument... On veut l'absolu en somme, on veut la présence divine, sans même s'en apercevoir.



    Au terme de cette première partie, on comprend le peu de choix qui nous est laissé. Soit on accepte le tragique d'une existence absurde où nous sommes des Sisyphes en puissance. Soit nous sautons le pas, et nous tentons de croire et de trouver Dieu sans d'ailleurs aucune certitude d'y parvenir. En effet, Dieu choisit lui-même ceux qui l'atteignent, il attribue ou non la grâce selon son libre décret. Il ne s'agit donc pas simplement de croire en Dieu, il faut qu'il vous accepte également selon Pascal.
    Il nous faut à présent inspecter d'autres voies éventuelles. Voir si nous devons nous en tenir à ce point où nous sommes arrivés, ou s'il existe d'autres possibilités. C'est ici que nous pouvons faire la jonction entre la morale et le tragique du désir. En effet, la morale a bien cette prétention de contrôler, d'orienter le désir par le biais de la raison, cette faculté dont nous n'avons encore rien dit. Il faut comprendre cela: pourquoi maîtriser ses désirs? Mieux: Pourquoi maîtriser ses désirs pour être heureux?
 

 

 

 

 


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