Toute justice est-elle conventionnelle?

 

Toute justice n'est-elle que conventionnelle?

 

 

         Voici quelques textes pour réfléchir au problème. Ils vous aideront à comprendre le problème posé par le sujet.

 

 

La droiture et la justice, si l'homme en connaissait qui eût corps et véritable essence, il ne l'attacherait pas à la condition des coutumes de cette contrée ou de celle-là ; ce ne serait pas de la fantaisie des Perses ou des Indes que la vertu prendrait sa forme. Il n'est rien sujet à plus continuelle agitation que les lois. [...]
    Que nous dira donc en cette nécessité la philosophie ? Que nous suivions les lois de notre pays ? c'est-à-dire cette mer flottante des opinions d'un peuple, ou d'un prince, qui me peindront la justice d'autant de couleurs, et la reformeront en autant de visages qu'il y aura en eux de changements de passion ? Je ne puis pas avoir le jugement si flexible. Quelle bonté est-ce, que je voyais hier en crédit, et demain ne l'être plus, et que le trajet d'une rivière fait crime ?
Quelle vérité est-ce que ces montagnes bornent, qui est mensonge au monde qui se tient au-delà ?"

Montaigne, Essais, 1595, II, 12.



    "Sur quoi [le souverain] la fondera-t-il, l'économie du monde qu'il veut gouverner ? Sera-ce sur le caprice de chaque particulier ? Quelle confusion! Sera-ce sur la justice ? Il l'ignore.
    Certainement, s'il la connaissait, il n'aurait pas établi cette maxime, la plus générale de toute celles qui sont parmi les hommes, que chacun suive les mœurs de son pays ; l'éclat de la véritable équité aurait assujetti tous les peuples, et les législateurs n'auraient pas pris pour modèle, au lieu de cette justice constante, les fantaisies et les caprices des Perses et Allemands. On la verrait plantée par tous les États du monde et dans tous les temps, au lieu qu'on ne voit rien de juste ou d'injuste qui ne change de qualité en changeant de climat. […] Plaisante justice qu'une rivière borne ! Vérité au-deçà des Pyrénées, erreur au-delà. Ils confessent que la justice n'est pas dans ces coutumes, qu'elle réside dans les lois naturelles, connues en tout pays. Certainement ils le soutiendraient opiniâtrement, si la témérité du hasard qui a semé les lois humaines en avait rencontré au moins une qui fût universelle ; mais la plaisanterie est telle, que le caprice des hommes s'est si bien diversifié, qu'il n'y en a point. Le larcin, l'inceste, le meurtre des enfants et des pères, tout a eu sa place entre les actions vertueuses. Se peut-il rien de plus plaisant, qu'un homme ait droit de me tuer parce qu'il demeure au-delà de l'eau, et que son prince a querelle contre le mien, quoique je n'en aie aucune avec lui ? Il y a sans doute des lois naturelles ; mais cette belle raison corrompue a tout corrompu. […]
    De cette confusion arrive que l'un dit que l'essence de la justice est l'autorité du législateur, l'autre la commodité du souverain, l'autre la coutume présente ; et c'est le plus sûr : rien, suivant la seule raison, n'est juste de soi, tout branle avec le temps. La coutume fait toute l'équité, par cette seule raison qu'elle est reçue ; c'est le fondement mystique de son autorité. Qui la ramène à son principe, l'anéantit."

Pascal, Pensées (posthume, 1670), ed. Lafuma, Paris, Éditions du Seuil, coll."Points Essais", 1978.

 

    "La justice est relative à des significations sociales. En fait, la relativité de la justice découle de la définition classique non relative, qui donne à chaque personne ce qui lui est dû, tout comme elle découle de ma propre conception, selon laquelle il faut distribuer les biens pour des raisons « internes ». Ce sont des définitions formelles qui requièrent, comme j'ai essayé de le montrer, qu'on les intègre à une histoire. Nous ne pouvons pas dire ce qui est dû à telle personne ou à telle autre, tant que nous ne savons pas comment ces personnes se relient les unes aux autres à travers les choses quelles fabriquent et quelles distribuent. Il ne peut pas y avoir de société juste tant qu'il n'y a pas de société ; et l'adjectif juste ne détermine pas mais modifie seulement la vie substantielle des sociétés qu'il décrit. Il y a un nombre infini de vies possibles, formées par un nombre infini de cultures, de religions, de régimes politiques, de conditions géographiques possibles, et ainsi de suite. Une société donnée est juste si sa vie substantielle est vécue d'une certaine manière - C'est-à-dire d'une manière qui soit fidèle aux compréhensions partagées de ses membres. […]
    Il y a une caractéristique qui, plus que toute autre, est au coeur de mon argumentation. Nous sommes (tous) des êtres producteurs de culture ; nous fabriquons et habitons des mondes doués de sens. Comme il n'existe pas de moyen de hiérarchiser et d'établir un ordre entre ces mondes relativement à leur conception des biens sociaux, nous rendons justice à des hommes et à des femmes réels en respectant leurs créations particulières. Et ils demandent justice, et résistent à la tyrannie, en insistant sur la signification des biens sociaux au sein de leur communauté. La justice trouve sa racine dans les diverses conceptions des lieux, des honneurs, des emplois, des choses de toute sorte, qui constituent une forme de vie partagée. Outrepasser ces conceptions, c'est (toujours) agir injustement."

 

Michael Walzer, Sphères de justice. Une dame du pluralirme et de l'égalité (1983), traduit de l'américain par P. Engel, Éd. du Seuil, coll. « La couleur des idées », 1997, pp. 433-434 et pp. 435-436.

 

 

          A cela s'ajoute ce petit lien vers une courte vidéo...

 

           http://www.canal-u.tv/producteurs/ecole_normale_superieure_de_lyon/dossier_programmes/les_essentiels/la_philo_par_les_mots/etre_dans_son_droit

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