Pourquoi travailler?

 

Dissertation sur le travail

 

 

          Rappelez-vous que l'intérêt d'une dissertation peut-être souvent de partir de la pensée commune, des lieux communs, de la doxa comme on l'appelle en philosophie, soit ce que tout le monde pense lorsqu'il ne pense pas réellement. Par exemple, l'opinion commune peut avoir pour opinion que la liberté c'est faire ce que l'on veut. Or, lorsqu'on y réfléchit un peu, on constate vite que cette proposition ne tient pas la route. En début d'année, on avait ainsi pensé la philosophie comme un retour sur nos pré-notions, un travail sur elles.

          Vous pouvez donc partir de l'opinion commune, et le terme partir est ici utilisé en deux sens. Partir au sens de prendre départ quelque part, mais aussi partir au sens de s'en aller de quelque part. Car cette opinion commune, il faut aussi la quitter.

 

          Or, dans l'opinion commune, on remarque bien souvent que le travail est connoté négativement. D'ailleurs, l'origine étymologique du terme même de travail vient du latin tripallium, en français trois pieux, soit un instrument de torture sur lequel on attachait celui qu'on soumettait à la question durant l'inquisition. On parle aussi communément de labeur, labor en latin signifiant la peine. En somme, le travail renvoie dans cesse à la souffrance.

          Pensez et travaillez autour des expressions suivantes:  

          - Lors de cette analyse, j'ai fait un grand travail sur moi 

          - Sa femme est en salle de travail.  

          - Ce soit, en rentrant, je travaille mes maths....


Y a-t-il des points communs entre elles? Quelles idées véhiculent-elles?

 

          Le travail comme souffrance donc, et comme punition même si l'on s'en réfère à la Bible. La conséquence du péché originel, c'est que l'homme devra travailler et la femme accoucher dans la douleur. N'y a-t-il d'ailleurs rien à dire de ce rapprochement? À vous de voir...

          Quoiqu'il en soit, ce travail d'étymologie et ce rappel biblique semblent confirmer une représentation négative du travail, d'un travail comme contraignant, comme atteignant directement ma liberté. Je n'ai ni le choix ni du plaisir à travailler. Je subis cette nécessité pour survivre simplement.

 

          D'un autre côté, le travail n'est-il que cela? N'y a-t-il donc personne qui n'apprécie son travail? Ceux qui l'apprécient, qu'y trouvent-ils? Qu'est-ce que le travail pourrait leur apporter? Et comme nous sommes dans un devoir de philosophie, qu'est-ce que le travail pourrait nous apporter plus généralement? Ne révèle-t-il rien en nous?

          D'ailleurs, et cela mérite d'y réfléchir, est-ce que l'on peut véritablement dire qu'une abeille, qu'un singe, qu'un animal travaille? Ou le travail est-il propre à l'homme? Cela est bien évidemment essentiel, puisqu'il y a peut-être un rapport étroit entre humanité et travail....

 

Voici quelques textes pour travailler tout cela.

 

 

          L'usage ou l'emploi de la force de travail, c'est le travail. L'acheteur de cette force la consomme en faisant travailler le vendeur. Pour que celui-ci produise des marchandises, son travail doit être utile, c'est-à-dire se réaliser en valeurs d'usage. C'est donc une valeur d'usage particulière, un article spécial que le capitaliste fait produire par son ouvrier. De ce que la production de valeurs d'usage s'exécute pour le compte du capitaliste et sous sa direction, il ne s'ensuit pas, bien entendu, qu'elle change de nature. Aussi, il nous faut d'abord examiner le mouvement du travail utile en général, abstraction faite de tout cachet particulier que peut lui imprimer telle ou telle phase du progrès économique de la société.
          Le travail est de prime abord un acte qui se passe entre l'homme et la nature. L'homme y joue lui-même vis-à-vis de la nature le rôle d'une puissance naturelle. Les forces dont son corps est doué, bras et jambes, tête et mains, il les met en mouvement afin de s'assimiler des matières en leur donnant une forme utile à sa vie. En même temps qu'il agit par ce mouvement, sur la nature extérieure et la modifie, il modifie sa propre nature, et développe les facultés qui y sommeillent. Nous ne nous arrêterons pas à cet état primordial du travail où il n'a pas encore dépouillé son mode purement instinctif. Notre point de départ, c'est le travail sous une forme qui appartient exclusivement à l'homme. Une araignée fait des opérations qui ressemblent à celles du tisserand, et l'abeille confond par la structure de ses cellules de cire l'habileté de plus d'un architecte. Mais ce qui distingue dès l'abord le plus mauvais architecte de l'abeille la plus experte, c'est qu'il a construit la cellule dans sa tête avant de la construire dans la ruche. Le résultat auquel le travail aboutit préexiste idéalement dans l'imagination du travailleur. Ce n'est pas qu'il opère seulement un changement de forme dans les matières naturelles ; il y réalise du même coup son propre but, dont il a conscience, qui détermine comme loi son mode d'action, et auquel il doit subordonner sa volonté. Et cette subordination n'est pas momentanée. L'oeuvre exige pendant toute sa durée, outre l'effort des organes qui agissent, une attention soutenue, laquelle ne peut elle-même résulter que d'une tension constante de la volonté. Elle l'exige d'autant plus que par son objet et son mode d'exécution, le travail entraîne moins le travailleur, qu'il se fait moins sentir à lui, comme le libre jeu de ses forces corporelles et intellectuelles ; en un mot, qu'il est moins attrayant."
 

          Marx, Le Capital, 1867, livre I, 3e section, chapitre VII, trad. Joseph Roy, entièrement révisée par l'auteur, 1875, Éditions sociales, 1974, pp. 180-181


   

L'homme et le citoyen, quel qu'il soit, n'a d'autre bien à mettre dans la société que lui-même ; tous ses autres biens y sont malgré lui ; et quand un homme est riche, ou il ne jouit pas de sa richesse, ou le public en jouit aussi. Dans le premier cas il vole aux autres ce dont il se prive; et dans le second, il ne leur donne rien. Ainsi la dette sociale lui reste tout entière tant qu'il ne paye que de son bien. Mais mon père, en le gagnant, a servi la société... Soit, il a payé sa dette, mais non pas la vôtre. Vous devez plus aux autres que si vous fussiez né sans bien, puisque vous êtes né favorisé. Il n'est point juste que ce qu'un homme a fait pour la société en décharge un autre de ce qu'il lui doit; car chacun, se devant tout entier, ne peut payer que pour lui, et nul père ne peut transmettre à son fils le droit d'être inutile à ses semblables; or, c'est pourtant ce qu'il fait, selon vous, en lui transmettant ses richesses, qui sont la preuve et le prix du travail. Celui qui mange dans l'oisiveté ce qu'il n'a pas gagné lui-même le vole; et un rentier que l'Etat paye pour ne rien faire ne diffère guère, à mes yeux, d'un brigand qui vit aux dépens des passants. Hors de la société, l'homme isolé, ne devant rien à personne, a droit de vivre comme il lui plaît ; mais dans la société, où il vit nécessairement aux dépens des autres, il leur doit en travail le prix de son entretien ; cela est sans exception. Travailler est donc un devoir indispensable à l'homme social. Riche ou pauvre, puissant ou faible, tout citoyen oisif est un fripon".


Rousseau, Émile ou de l'éducation, 1762, pp. 252-253.



    "La force de travail est donc une marchandise que son possesseur, le salarié, vend au capital. Pourquoi la vend-il ? Pour vivre.

    Mais la manifestation de la force de travail, le travail, est l'activité vitale propre à l'ouvrier, sa façon à lui de manifester sa vie. Et c'est cette activité vitale qu'il vend à un tiers pour s'assurer les moyens de subsistance nécessaires. Son activité vitale n'est donc pour lui qu'un moyen de pouvoir exister. Il travaille pour vivre. Pour lui-même le travail n'est pas une partie de sa vie, il est plutôt un sacrifice de sa vie. C'est une marchandise qu'il a adjugée à un tiers. C'est pourquoi le produit de son activité n'est pas non plus le but de son activité. Ce qu'il produit pour lui-même, ce n'est pas la soie qu'il tisse, ce n'est pas l'or qu'il extrait du puits, ce n'est pas le palais qu'il bâtit. Ce qu'il produit pour lui-même, c'est le salaire, et la soie, l'or, le palais se réduisent pour lui à une quantité déterminée de moyens de subsistance, peut-être à un tricot de laine, à de la monnaie de billon et à un abri dans une cave. Et l'ouvrier qui, douze heures durant, tisse, file, perce, tourne, bâtit, manie la pelle, taille la pierre, la transporte, etc., regarde-t-il ces douze heures de tissage, de filage, de perçage, de travail au tour ou de maçonnerie, de maniement de la pelle ou de taille de la pierre comme`une manifestation de sa vie, comme sa vie ? Bien au contraire, la vie commence pour lui où cesse cette activité, à table, à l'auberge, au lit. Par contre, les douze heures de travail n'ont nullement pour lui le sens de tisser, de filer, de percer, etc., mais celui de gagner ce qui lui permet d'aller à table, à l'auberge, au lit. Si le ver à soie tissait pour subvenir à son existence de chenille, il serait un salarié achevé."


Karl Marx, Travail salarié et Capital, 1847, éd. Sociales, p. 24.


 

    "Pour l'homme des sociétés primitives, l'activité de production est exactement mesurée, délimitée par les besoins à satisfaire, étant entendu qu'il s'agit essentiellement des besoins énergétiques : la production est rabattue sur la reconstitution du stock d'énergie dépensée. En d'autres termes, c'est la vie comme nature qui - à la production près des biens consommés socialement à l'occasion des fêtes - fonde et détermine la quantité de temps consacré à la reproduire. C'est dire qu'une fois assurée la satisfaction globale des besoins énergétiques, rien ne saurait inciter la société primitive à désirer produire plus, c'est-à-dire à aliéner son temps en un travail sans destination, alors que ce temps est disponible pour l'oisiveté, le jeu, la guerre ou la fête. À quelles conditions peut se transformer ce rapport de l'homme primitif à l'activité de production ? À quelles conditions cette activité s'assigne-t-elle un but autre que la satisfaction des besoins énergétiques ? C'est là poser la question de l'origine du travail comme travail aliéné.
Dans la société primitive, société par essence égalitaire, les hommes sont maîtres de leur activité, maîtres de la circulation des produits de cette activité : ils n'agissent que pour eux-mêmes, quand bien même la loi d'échange des biens médiatise le rapport direct de l'homme à son produit. Tout est bouleversé, par conséquent, lorsque l'activité de production est détournée de son but initial, lorsque, au lieu de produire seulement pour lui-même, l'homme primitif produit aussi pour les autres, sans échange et sans réciprocité. C'est alors que l'on peut parler de travail : quand la règle égalitaire d'échange cesse de constituer le « code civil » de la société, quand l'activité de production vise à satisfaire les besoins des autres, quand à la règle échangiste se substitue la terreur de la dette. C'est bien là en effet qu'elle s'inscrit, la différence entre le Sauvage amazonien et l'Indien de l'empire inca. Le premier produit en somme pour vivre, tandis que le second travaille, en plus, pour faire vivre les autres, ceux qui ne travaillent pas, les maîtres qui lui disent : il faut payer ce que tu nous dois, il faut éternellement rembourser ta dette à notre égard.
    Quand, dans la société primitive, l'économique se laisse repérer comme champ autonome et défini, quand l'activité de production devient travail aliéné, comptabilisé et imposé par ceux qui vont jouir des fruits de ce travail, c'est que la société n'est plus primitive, c'est qu'elle est devenue une société divisée en dominants et dominés, en maîtres et sujets, c'est qu'elle a cessé d'exorciser ce qui est destiné à la tuer : le pouvoir et le respect du pouvoir. La division majeure de la société, celle qui fonde toutes les autres, y compris sans doute la division du travail, c'est la nouvelle disposition verticale entre la base et le sommet, c'est la grande coupure politique entre détenteurs de la force, qu'elle soit guerrière ou religieuse, et assujettis à cette force. La relation politique de pouvoir précède et fonde la relation économique d'exploitation. Avant d'être économique, l'aliénation est politique, le pouvoir est avant le travail, l'économique est une dérive du politique, l'émergence de l'État détermine l'apparition des classes".


Pierre Clastres, La société contre l'État, chapitre 11 : la société contre l'État, Éditions de minuit, 1974, pp. 168-169.



    "Comme Max Weber le faisait remarquer, « ce mode de sensibilité et de comportement qu'on peut qualifier de traditionnalisme » était « l'adversaire auquel fut confronté au premier chef l' "esprit" du capitalisme » [1]. Le travailleur traditionnel ne souhaite pas gagner davantage, « mais simplement vivre, vivre comme il a l'habitude de vivre, et acquérir ce qui est nécessaire à cette fin ». Pour un travailleur traditionnel, le « supplément de gain [est moins attirant] que la réduction du travail ». Chaque fois que les premiers capitalistes tentèrent d'augmenter la productivité du travail en intensifiant le travail de leurs ouvriers, ils se heurtèrent à « une résistance infiniment coriace ». Les travailleurs agissaient comme si leurs besoins étaient bel et bien stables et résistants au changement ; comme si les besoins avaient une limite supérieure en plus de la limite inférieure, celle du « minimum nécessaire à la survie. » Le « bonheur » impliquait de respecter les critères qu'ils connaissaient, ceux auxquels ils étaient habitués et qu'ils jugeaient normaux et décents. Pourquoi auraient-ils dû se surmener et travailler plus dur puisqu'ils avaient déjà « tout ce dont ils avaient besoin » ?

    Respecter les critères habituels, telle était la seule « perfection » que recherchaient les travailleurs traditionnels,[la perfection étant alors définie comme] un état dans lequel tout changement ne peut être qu'un changement pour le pire. Ce n'est toutefois pas la logique requise par l'esprit d'entreprise et le marché concurrentiel : la capacité productive d'une usine industrielle devait être exploitée entièrement, et la capacité sous-exploitée d'une machine constituait un impardonnable gâchis. Il fallait que le travail fût régulé par la capacité productive de la technologie disponible, ce qui dépassait les motivations façonnées de façon traditionnelle, et donc limitées ; pour égaler la capacité de la technologie productive qui se propulse et se renforce toute seule, le travail devait être effectué comme s'il constituait une fin absolue en soi, une vocation.

    Nous pourrions dire que « l'adversaire auquel fut confronté au premier chef » le capitalisme contemporain est le « consommateur traditionnel » : une personne qui agit comme si les biens offerts sur le marché faisaient ce qui est proclamé – satisfaire des besoins. L' « adversaire auquel fut confronté au premier chef » le marché de la consommation est une personne qui respecte la définition orthodoxe des besoins de consommation – une personne qui vit « le besoin » comme un état de tension désagréable, et identifie le bonheur avec le fait de supprimer cette tension, de restaurer l'équilibre, de retourner à l'état d'équilibre et de tranquillité atteint quand tout le nécessaire à la satisfaction du besoin a été obtenu. L' « ennemi public numéro un » du marché de la consommation est une personne pour qui la consommation n'est pas une fin absolue en soi, ni une vocation. Une personne pour qui la ligne d'arrivée de la course au bonheur est l'état suivant : « Je possède tout ce dont j'ai besoin, je peux arrêter tout ce cirque et reprendre mes billes »."


Zygmunt Bauman, La société assiégée, 2002, IV, tr. fr Christophe Rosson, Hachette Littératures, coll. Pluriel, pp. 206-207

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En l'absence de prédisposition particulière prescrivant impérativement leur direction aux intérêts vitaux, le travail professionnel ordinaire, accessible à chacun, peut prendre la place qui lui est assignée par le sage conseil de Voltaire [1]. Il n'est pas possible d'apprécier de façon suffisante, dans le cadre d'une vue d'ensemble succincte, la significativité du travail pour l'économie de la libido [2]. Aucune autre technique pour conduire sa vie ne lie aussi solidement l'individu à la réalité que l'accent mis sur le travail, qui l'insère sûrement tout au moins dans un morceau de la réalité, la communauté humaine. La possibilité de déplacer une forte proportion de composantes libidinales, composantes narcissiques, agressives et même érotiques, sur le travail professionnel et sur les relations humaines qui s'y rattachent, confère à celui-ci une valeur qui ne le cède en rien à son indispensabilité pour chacun aux fins d'affirmer et justifier son existence dans la société. L'activité professionnelle procure une satisfaction particulière quand elle est librement choisie, donc qu'elle permet de rendre utilisables par sublimation des penchants existants, des motions pulsionnelles poursuivies ou constitutionnellement renforcées. Et cependant le travail, en tant que voie vers le bonheur, est peu apprécié par les hommes. On ne s'y presse pas comme vers d'autres possibilités de satisfaction. La grande majorité des hommes ne travaille que poussée par la nécessité, et de cette naturelle aversion pour le travail qu'ont les hommes découlent les problèmes sociaux les plus ardus."

 

Sigmund Freud, Le Malaise dans la culture (1930), trad. P. Cotet, R. Lainé et J. Stute-Cadiot, Éd. des PUF, coll. « Quadrige », 1995, p. 23, note 1.


[1] "Il faut cultiver notre jardin" (Zadig, 1748).

[2] Libido : ici, énergie constituée par l'ensemble des pulsions.


 

 


    "Dans la vie de prisonnier, le travail occupe une place particulièrement importante. Il peut rendre son existence plus supportable, tout comme il peut le conduire à sa perte.
    Pour tout prisonnier qui jouit d'une bonne santé et se trouve dans des conditions normales, le travail est un besoin, une nécessité intrinsèque. Il faut naturellement faire une exception pour les fainéants notoires et pour les parasites asociaux qui peuvent très bien continuer de végéter, sans éprouver la moindre gêne à ne rien faire.
    Pour tous les autres, le travail est une échappatoire qui leur permet d'oublier le néant de leur existence et les aspects douloureux de la condition de prisonnier. Il leur procure même une satisfaction dans la mesure où ils acceptent ce travail librement, de leur propre gré.
S'ils ont la chance de trouver une occupation qui corresponde à leurs capacités ou à leur profession, le travail leur donne un équilibre psychologique, difficile à ébranler même dans les conditions les plus défavorables.
    Dans les prisons et dans les camps de concentration, le travail est, certes, une obligation imposée par la force. Et pourtant chaque prisonnier est capable de fournir un libre effort à condition d'être bien traité. Sa satisfaction intérieure réagit sur tout son état d'esprit, tandis que le mécontentement occasionné par le travail peut rendre toute sa vie insupportable.
Combien de souffrances et de malheurs auraient pu être évités si les inspecteurs du travail et les chefs des commandos s'étaient donné la peine de prendre ces faits en considération, s'ils avaient ouvert leurs yeux lorsqu'ils traversaient les ateliers et les chantiers".

Rudolph Hoess [1], Le commandant d'Auschwitz parle, 1947, Paris, La découverte (2005), p. 94.


[1] C'est Rudolph Hoess qui, en tant que premier commandant du camp d'Auschwitz (mais sur l'ordre du général SS Theodor Eicke), fit composer en lettres de métal au-dessus de la porte d'entrée du camp de travail (et non d'extermination), la phrase que l'on peut encore la lire aujourd'hui : "Arbeit macht frei" ("Le travail rend libre"). Ce texte est donc à manier avec précaution, et vaut peut-être plus par son intérêt historique que par son intérêt proprement philosophique.

 

 

    "Fou celui-là qui prétend distinguer la culture d'avec le travail. Car l'homme d'abord se dégoûtera d'un travail qui sera part morte de sa vie, puis d'une culture qui ne sera plus que jeu sans caution, comme la niaiserie des dés que tu jettes s'ils ne signifient plus ta fortune et ne roulent plus tes espérances. Car il n'est point de jeu de dés mais jeu de tes troupeaux, de tes pâturages, ou de ton or. […]
    Certes, j'ai vu l'homme prendre avec plaisir du délassement. J'ai vu le poète dormir sous les palmes. J'ai vu un guerrier boire son thé chez les courtisanes. J'ai vu le charpentier goûter sur son porche la tendresse du soir. Et certes, ils semblaient pleins de joie. Mais je te l'ai dit : précisément parce qu'ils étaient las des hommes. C'est un guerrier qui écoutait les chants et regardait les danses. Un poète qui rêvait sur l'herbe. Un charpentier qui respirait l'odeur du soir. C'est ailleurs qu'ils étaient devenus. La part importante de la vie de chacun d'entre eux restait la part de travail. Car ce qui est vrai de l'architecte qui est un homme et qui s'exalte et prend sa pleine signification quand il gouverne l'ascension de son temple et non quand il se délasse à jouer aux dés, est vrai de tous. Le temps gagné sur le travail s'il n'est point simple loisir, détente des muscles après l'effort ou sommeil de l'esprit après l'invention, n'est que temps mort. Et tu fais de la vie deux parts inacceptables : un travail qui n'est qu'une corvée à quoi l'on refuse le don de soi-même, un loisir qui n'est qu'une absence.
[…]
    Moi je dis que pour les ciseleurs il n'est qu'une forme de culture et c'est la culture des ciseleurs. Et qu'elle ne peut être que l'accomplissement de leur travail, l'expression des peines, des joies, des souffrances, des craintes, des grandeurs et des misères de leur travail.
    Car seule est importante et peut nourrir des poèmes véritables, la part de ta vie qui t'engage, qui engage ta faim et ta soif, le pain de tes enfants et la justice qui te sera ou non rendue. Sinon il n'est que jeu et caricature de la vie et caricature de la culture.
    Car tu ne deviens que contre ce qui te résiste. Et puisque rien de toi n'est exigé par le loisir et que tu pourras aussi bien l'user à dormir sous un arbre ou dans les bras d'amours faciles, puisqu'il n'y est point d'injustice qui te fasse souffrir, de menace qui te tourmente, que vas-tu faire pour exister sinon réinventer toi-même le travail ?"

Antoine de Saint-Exupéry, Citadelle, Gallimard, 1948.

 

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