Particulier, universel et individu

 

    VI. Le particulier, l'universel, et l'individu

 

        Il nous faut partir d'un texte de Bergson. Ce texte est un extrait du Rire, un ouvrage où Bergson parle beaucoup d'art. A partir de cette base, nous allons tenter de faire une distinction capitale entre particulier, universel et individualité: trois notions importante en philosophie de l'art.

   1.  L'autre est toujours hors de portée

 

        Bergson commence ainsi par une remarque purement biographique: beaucoup d'artistes n'ont pas eu de grande vie. En cela, il signifie que beaucoup ont vécus loin de l'agitation du monde, de ses passions, de ses déboires aussi. Mais alors, comment faire des œuvres aussi révélatrices de ce que sont les hommes, lorsqu'on les fréquentait si peu? Il faut bien pouvoir les observer pour en donner une description aussi fidèle.

        Ainsi, l'éthologue, pour comprendre et parler du comportement animal, le botaniste pour parler des plantes, l'astronome pour parler des astres, ont besoin de les observer afin d'en établir une description adéquate. Mais c'est peut-être ici une différence entre art et science. L'artiste, même s'il avait été près des hommes, n'aurait que peu appris à leur contact. Pourquoi?

        Pourquoi selon Bergson, le spectacle du monde aurait si peu appris à l'artiste? Pourquoi ce qui est si utile à la science, l'éthologie, la botanique, la physique, à savoir l'observation des faits et leur description, serait inutile ou vain en art?

        Tout simplement parce que selon Bergson, le secret de l'oeuvre ne vient jamais du dehors, et surtout, ne peut venir de là. Si la science étudie les choses de l'extérieur, l'art quand à elle, change cette perspective, et réclame de les vivre de l'intérieur. Ce qui intéresse au plus au point l'art, c'est la subjectivité, et l'on ne peut avoir accès à cette dernière de l'extérieur. C'est le sens dans le texte de le phrase suivante: « Les âmes ne sont pas pénétrables les unes aux autres ».

        Ainsi, je peux être entouré de monde, je ne sais jamais ce qu'au plus profond d'eux ils éprouvent. Je peux tenter de me mettre à la place d'un autre, mais jamais je ne pourrai vivre ce qu'il vit à sa place. Nous constatons ainsi cela lorsqu'un de nos proches est en détresse, ou fait des choix que nous désapprouvons: nous comprenons que nous n'avons aucun pouvoir sur lui, que nous ne pouvons rien faire du fait même que nous ne pouvons pas nous représenter et ressentir les choses comme il se les représente et les ressent. L'autre reste toujours à une certaine distance, même dans les moments où nous semblons les plus proches.

        Proust, dans A la recherche du temps perdu, met pour ainsi dire en scène ce caractère inaccessible de l'autre à travers les paroles de Marcel, l'amoureux torturé d'Albertine. Écoutons ce que ce dernier dit:

« Nous croyons savoir exactement les choses, et ce que pensent les gens,

pour la simple raison que nous ne nous en soucions pas. Mais dès que

nous avons le désir de savoir, comme a le jaloux, c'est un vertigineux

kaléidoscope, où nous ne distinguons plus rien ».

 

 

        Dans la vie ordinaire, Proust veut nous signifier que nous ignorons notre profonde solitude. Nous ne nous soucions pas trop des autres, tant que nous restons au niveau social, ni de ce qu'ils pensent, ni de ce qu'ils éprouvent. La plupart du temps, lorsque nous demandons à quelqu'un comment il va, nous ne nous attendons pas trop à ce qu'il nous réponde. D'ailleurs, s'il le faisait dans le détail, en nous expliquant précisément les choses qui peuvent chagriner son intimité, nous serions au mieux gêné, au pire, ennuyé par ce récit.

        Mais voilà qu'une personne compte, soit parce que je tombe amoureux, soit parce que je tombe en amitié pour elle, et soudainement, ce qu'elle pense m'importe, et m'importe même peut-être au plus au point. Je veux savoir ce qu'elle ressent, et même mieux: j'en ai besoin. Ce réveil peut provoquer un authentique regain d'intérêt pour l'autre. Mais c'est alors que la tragédie se joue puisque je découvre selon Proust à cet instant, que je ne peut avoir accès à l'autre. Je fais alors l'expérience de la radicale altérité de l'autre: l'autre restera toujours autre.

        C'est cette énigme que le jaloux ne peut supporter, cette vérité radicale. Le jaloux, désirant désespérément savoir s'il est aimé, et même s'il n'est pas trompé, ne peut se contenter des paroles de l'autre: cet autre peut toujours mentir. Alors il traque le moindre geste, interprète tout, traque le moindre fait concernant la personne qu'il aime. Mais cependant, jamais il ne parvient à se rassurer puisque cette rencontre entière avec l'autre, ce moment où l'autre m'est transparant, n'arrive jamais. Et ce, même dans les moments les plus intimes, comme nous le rappelle encore une fois Marcel dans A la recherche du temps perdu:

 

« Je pouvais prendre Albertine sur mes genoux, tenir sa tête entre

mes mains, je pouvais la caresser, passer longuement mes mains

sur elle, comme si j'eusse manié une pierre qui enferme la salure

des océans immémoriaux, ou le rayon d'une étoile, je sentais que

je touchais seulement l'enveloppe close d'un être qui, par l'intérieur,

accédait à l'infini ».

 

 

        Comme on le constate ici, même dans la caresse, là où je peux sembler le plus proche de l'autre, la rencontre avec lui avorte sans cesse: l'autre persiste à demeurer un mystère. Chacun reste au fond à l'extérieur de l'autre, et ce sans cesse. On ne peut qu'inférer ce que l'autre ressent, faire comme le dit Bergson, et pour revenir au texte, des analogies. A partir de certains signes qui perdurent à la surface de l'autre, les expressions de son visage, de son corps, je tente de deviner ce qu'il peut penser, ressentir. Mais cela ne reste jamais qu'approximatif, et hypothétique.

        Et d'ailleurs, nous ne comprenons ce que vit l'autre qu'en le rapportant à nous-même. Lorsque quelqu'un me raconte une histoire, je tente toujours de me mettre à sa place, afin de ressentir ce qu'il ressent. Bien souvent d'ailleurs, lorsque nous racontons une histoire personnelle à quelqu'un, cet personne se met à raconter ses propres histoires, à faire des comparaisons avec ce qu'elle a vécu: quoi de plus proprement insupportable...

        Quoiqu'il en soit, lorsque quelqu'un me raconte qu'il est triste, je ne sais ce qu'est la tristesse, que parce que j'ai déjà été triste. A partir de là, je peux tenter de comprendre ce qu'il m'explique à partir de ma propre expérience de la tristesse, et non jamais en arrivant à éprouver la sienne comme il l'éprouve subjectivement, personnellement.

   2.   Notre for intérieur et ses possibles

 

        Autant dire que les seules authentiques ressources dont bénéficie l'artiste, c'est encore lui-même, ses émotions, ses ressentis. D'où le sens de la phrase suivante de Bergson: « Ce que nous éprouvons est dons l'essentiel, et nous ne pouvons connaître à fond que notre propre cœur – quand nous arrivons à le connaître ». Et en effet, se connaître soi-même est déjà une chose bien difficile.

        Il est en effet difficile d'avoir une pleine lucidité sur soi, de savoir exactement ce que nous sommes, ce que nous voulons. Il existait à Delphes, une prêtresse qui avait le pouvoir extraordinaire de prédire l'avenir. On venait la voir de partout afin de savoir de quoi demain sera fait, qu'on soit esclave, maître, propriétaire de terres agricoles ou encore marchant. Mais la Pythie de Delphes (c'était là son nom) donnait aussi nombre de sermons et conseils utiles pour mener sa vie. Le précieux et plus difficile conseil qu'elle donnait souvent, c'était là son leitmotiv, était « Ἓν οἶδα ὅτι οὐδὲν οἶδα », c'est-à-dire: « Connais-toi toi-même ». Se connaître est une tâche difficile. D'abord parce qu'il est assez difficile de prendre de la distance pour se juger. Bien souvent, les reproches que les autres nous font nous semblent injustes alors qu'avec un peu de lucidité nous pourrions tout à fait les comprendre.

        A cela s'ajoute ce qui en nous n'existe qu'inconsciemment. Toute une partie de notre être demeure hors d'accès comme nous l'apprend la psychanalyse. Nous reviendrons au cours de l'année sur ce qu'on appelle la psychologie des profondeurs. Quoiqu'il en soit, bien des choses se jouent en nous et malgré nous, c'est-à-dire sans que nous en ayons réellement conscience. Se connaître est une véritable quête, et comme toute quête, cette dernière n'a jamais de fin.

 

        L'artiste doit donc aller chercher dans son for intérieur afin de trouver la palette d'émotions, la matière pour créer ses personnages. De même, l'acteur puise dans ses ressources affectives personnelles afin d'incarner tel ou tel personnage.

        Cependant, Bergson nous pose la question suivante: « Est-ce à dire que le poète ait éprouvé ce qu'il décrit, qu'il est passé par les situations de ses personnages et vécu leur vie intérieure? ». En effet, cela paraît douteux qu'un auteur comme Shakespeare est vécu la vie de roi comme dans son Roi Lear, de descendant de la couronne comme dans son Hamlet...etc. De même, un acteur comme Al Pacino n'a pas été grand brigand (le Parrain), parrain de la drogue (Scarface), policier (Heat)...

        C'est à ce moment que Bergson nous encourage à faire une distinction entre la personnalité qu'on a et celle qu'on aurait pu avoir. Notre personnalité est due à notre histoire, notre caractère, les choix que nous avons fait ou même encore que l'on nous a imposé tout au long de notre vie. Encore aujourd'hui, à chaque instant, nous faisons des choix qui conditionnent ce que nous sommes. En faisant par exemple le choix de travailler, nous augmentons nos chances d'obtenir le baccalauréat, et ainsi de faire en post-bac ce que nous désirons réellement faire, nous rendons par ce biais heureux. Un seul choix parfois, à un moment précis, peut bouleverser le cours d'une vie, et par là-même une personnalité.

        Pour comprendre la suite, nous allons tenter de faire une distinction entre actualité et potentialité. Pour illustrer cette différence, il est possible de choisir un exemple assez simple. La neige, nous le savons tous, est blanche. Potentiellement, elle aurait pu être verte, rouge, noire, bref, de n'importe quelle couleur. Mais le fait est qu'elle s'est actualisée en blanc. L'actualité, c'est la manière dont une chose existe concrètement, tandis que la potentialité c'est l'ensemble des manières dont elle aurait pu exister. J'aurai potentiellement pu naître aux Etats-Unis, en Belgique, ou en Arabie saoudite. Pourtant, c'est la nationalité française qui a été actualisée à mon sujet.

        A chaque instant ou je choisis quelque chose, je l'actualise, c'est-à-dire que je le fais exister. Mais toute à la fois, je laisse derrière moi, un ensemble de potentialités ou encore, de possibles, que je n'actualiserai jamais. La vie est ainsi une somme d'embranchements dans lesquels je circule sans cesse, où je choisis un chemin plutôt qu'un autre, m'aventure sur l'un d'eux pour en laisser d'autres derrière moi. On pourrait visualiser cela sous la forme d'un arbre où je circulerai du tronc jusqu'au sommet. A chaque embranchement, je fais ainsi un choix, j'actualise quelque chose, et je délaisse une autre possibilité. Mais de choix en choix, ce sont des branches entières que je finis par laisser derrière moi, c'est-à-dire des destins entiers, des vies entières. Chaque choix ayant un impact sur ma vie future et ce qu'elle sera.

        Comme le dit Bergson lui-même: « Il y a des points de bifurcations tout le long de notre route, et nous apercevons bien des directions possibles, quoique nous n'en puissions suivre qu'une seule ». Or, l'imagination poétique va précisément consister en un « retour sur ses pas » afin de revenir aux possibles qui n'ont pas été actualisé, et de les suivre. Il s'agit d'imaginer ce que notre vie aurait pu être si nous avions fait un choix à la place d'un autre, pris une décision plutôt qu'une autre.

        Le poète n'invente rien mais s'inspire plutôt de ses vies potentielles, de ses vies possibles. Ainsi il explore des vies entières, des passions entières, des aventures que lui-même n'a pas vécues. Toutes ces vies existent en lui sous la forme d'ébauche, de départ avorté.

   3.   L'individu

 

        Mais, si ce vécu nous touche, s'il nous fascine tant, c'est aussi parce qu'il s'agit de notre vécu, celui que nous aussi nous aurions pu avoir dans des circonstances de vie différente. En quelque sorte, l'artiste nous parle de l'humain, à partir d'une de ses multiples vies possibles dans lesquelles nous aussi nous nous reconnaissons.

        Dans la Grèce antique, un tragédien du nom de Sophocle, imagina ainsi une histoire, celle de l'œdipe-roi. Penchons-nous sur cette histoire. Le roi de Thèbes, Laïos, a épousé Jocaste. Il apprend un jour, par les oracles du royaume que son fils tout juste alors né, est en fait destiné à le tuer. Une fois le crime commis, ce dernier épousera sa propre mère. Bien évidemment, devant un tel récit, le roi est pris d'horreur pour ce fils monstrueux, et décide qu'il doit mourir. Une expédition de chasseur l'emporte ainsi au plus vite dans la forêt où ils devront le tuer. Mais une fois arrivés au plus profond de la forêt, les chasseurs sont pris de pitié, et décident de le laisser là, pensant que, de toute façon, il sera vite attaqué et dévoré par le bêtes sauvages, ou qu'encore la faim et la soif l'emporteront. Mais œdipe ne reste pas bien longtemps seul puisqu'il est découvert et recueilli par le roi de Corinthe en personne, qui décide alors de l'élever comme son propre fils. Devenu grand, oedipe apprend la malédiction qui pèse sur lui, celle-là même dont parlaient les oracles du royaume de Thèbes. Mais ceux qu'il décide de fuir, ce sont ceux qu'il croit être ses vrais parents, soit le roi et la reine de Corinthe. Ainsi quitte-t-il le royaume de Corinthe pour finir par tomber en chemin sur un homme qui refuse de lui laisser, à lui, prince de Corinthe, la préséance qui lui est normalement due. Alors il se bat, et finit par tuer cet homme qui n'est autre que Laïos, son véritable père. Ignorant l'identité de cet homme, oedipe continue son chemin, et apprend qu'une ville proche, celle de Thèbes, est la proie d'un monstre, le sphinx. Or, il entend aussi dire que celui parviendrait à tuer ce monstre deviendrait également le nouveau mari (et donc roi) de la reine veuve depuis peu. Œdipe réussit, et épouse Jocaste sa propre mère, avec laquelle il a des enfants. Alors que la peste s'abat sur le village, Œdipe consulte les oracles qui lui révèlent alors toute la vérité. Jocaste, sa mère, se tue, tandis que Œdipe se crève les yeux et part de Thèbes.

        C'est au vingtième siècle que la psychanalyse va découvrir que ce mythe de Œdipe est en fait un moment dans l'histoire de tout individu. En effet, pour le petit garçon, le premier objet d'amour est la mère, et le premier objet de plaisir, le sein maternel qui dispense nourriture en calmant la douleur de la faim (la succion est la première activité libidinale de l'enfant). Les premier temps, l'enfant est donc dans une relation très fusionnelle avec la mère, bien que peu à peu, il se rende compte que la mère appartient aussi à un autre, tout-puissant, à savoir le père. En effet, ce dernier accapare une partie de l'attention et de l'amour maternel, et prend progressivement le visage d'un véritable rival, que l'enfant aimerait voir disparaître. Ainsi naît en lui progressivement un désir que Freud nomme « désir du meurtre du père ».

        On comprend ici que, de ce qui est une véritable oeuvre de Sophocle, émane en vérité quelque chose qui dépasse la particularité de Sophocle. Le message de cette tragédie nous concerne tous, il est universel.

        Que l'oeuvre dessine pour nous des choix que nous n'avons pas fait, ou des choix que nous avons fait, elle nous renvoie à quelque chose d'universel, quelque chose qui en somme nous concerne tous.

        Bien sûr, une oeuvre dépend d'un artiste, de sa subjectivité particulière. Elle a été faite durant une époque déterminée, avec un esprit d'alors, lui aussi tout aussi particulier. Mais bien qu'elle émane d'un artiste particulier, bien qu'elle soit personnelle, elle accède également à l'universel par ailleurs, comme nous pouvons le constater avec l'oeuvre de Sophocle. L'oeuvre d'art, bien que particulière, fait ainsi sens pour l'humanité entière.

        Si l'on prend un autre exemple, comme celui de Mozart, on sait que, bien qu'un certain nombre de siècles ce soit écoulé depuis, il touche encore beaucoup de monde. D'un point de vue particulier, Amadeus Mozart est un homme qui fréquenta la cours de Vienne, et composa durant le 17 ème siècle toute une série de pièce pour orchestre ou instrument, ou encore des opéras. Cependant, cet être particulier a réussi a fasciné par son oeuvre bien des hommes, et ce encore aujourd'hui. Il ainsi établit la jonction entre la particulier (un individu propre, une époque déterminée) et l'universel (horizon de communication humain): cette jonction, c'est précisément cela que l'on nomme un individu. L'individu est en somme un pont entre le particulier et l'universel. Mozart est en ce sens un individu unique, irremplaçable: c'est un véritable artiste.

        => je signalerai ici que ce cours est inspiré de l'essentiel et indispensable Cours de philosophie de Marie-Line Bretin. Je ne cesse d'admirer la pédagogie à l'oeuvre dans cet ouvrage, une pédagogie qui en fait par ailleurs et selon moi l'un des meilleurs du genre.

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