objet d'art et objet tout court

 

    V. Objet d'art et objet tout court

 

        Lors du dernière cours, nous nous sommes concentrés longuement sur ce que c'était qu'être un artiste, sur ce que c'était plus précisément que de faire une oeuvre d'art. Mais la question qui nous intéresse à présent, c'est: comment appeler cette activité de l'artiste? Que fait-il au juste? Est-ce qu'il produit, est-ce qu'il créé quelque chose, est-ce qu'il fabrique, invente?

        Il existe beaucoup de termes pour décrire l'action qui consiste à faire quelque chose. Mais le choix du terme est important: peut-on comparer le « faire » d'un artisan, le « faire » d'un artiste, le « faire » d'un technicien, et même le « faire » de Dieu? On comprend bien qu'en faisant une distinction entre tous ces modes du « faire », on parviendra à une distinction entre les objets qui sont ainsi faits.

   1.  Le « faire » de Dieu: la création.

 

        On parle souvent de création artistique: l'artiste, c'est celui qui créé. Mais on consacre également ce terme à celui que l'on appelle justement le créateur, c'est-à-dire Dieu. Le mieux serait donc de réfléchir un instant sur la création divine afin de constater si l'on peut appliquer ce terme à la création artistique. Il nous faut donc faire un peu de théologie.

        Tout être au monde doit son existence à autre chose. En terme théologique, on dit que sa cause est en autre chose que lui-même. Par exemple, nous devons l'existence à nos parents. La cause de notre existence n'est pas en nous, nous ne nous sommes pas créés nous-mêmes: la cause de notre existence est placée en nos parents qui eux-mêmes doivent la cause de leur existence à leur propres parents et ainsi de suite.

        Or, Dieu échappe à ce schéma puisqu'il a quant à lui la cause de son existence en lui-même: on parle, en latin de causa sui, c'est-à-dire, de cause de soi. Cela est assez difficile à comprendre tout de même! On peut convoquer ici un argument, celui qu'on appelle l'argument ontologique, et que certain considère comme une preuve de l'existence de Dieu, afin de mieux saisir de quoi il s'agit.

        Pour cela, il nous faut comprendre ce qu'est un concept. Un concept, cela pourrait-être la définition exhaustive d'un objet. Si je sais que j'ai un verre face à moi par exemple, c'est parce que j'ai en moi le concept de verre grâce auquel je peux le reconnaître presque instantanément. Ce concept de verre c'est donc une sorte de définition qui me permet de reconnaître n'importe quel verre comme appartenant à la classe « verre ». On pourrait donnait le contenu de ce concept ainsi: « récipient cylindrique servant à boire ».

        A présent, faisons une hypothèse: admettons qu'il existe un être parfait qu'on nommera Dieu. S'il est parfait, ce concept doit absolument tout contenir. Si un autre concept contenait plus de choses que ce concept de Dieu, alors le concept de Dieu ne serait pas parfait puisqu'il lui manquerait quelque chose. Il ne peut de toute évidence rien manquer à un concept parfait. Et puisqu'il ne manque rien à ce concept, alors il y a aussi dans sa définition qu'il existe, sous quel cas sinon le concept de Dieu serait moins parfait que le concept qui contiendrait l'existence. En conclusion, Dieu existe nécessairement (nous verrons dans l'année que Kant réfuse de façon pertinente cet argument ontologique).

        On peut donc dire que Dieu est causa sui comme nous l'avons dit, précisément parce que l'existence est comprise dans son concept. Mais tout à la fois, Dieu est créateur de l'univers. Sans rentrer dans des débats théologiques assez compliqués, on peut dire que Dieu a créé l'univers ex nihilo, c'est-à-dire, à partir de rien.

        La création peut donc être conçue comme une action qui ne s'est effectuée sur rien de préalable, sur aucune matière: Dieu a pour ainsi exercer son action avec aucune matière première. Il la lui même créé cette matière qu'il a informé comme bon lui semble. Au commencement, il n'y avait rien, le néant, l'absence d'être: Dieu a tout fait.

        Dieu, c'est donc le surgissement de l'être. Lui qui existe de toute éternité a créé l'univers de toute pièce à partir de rien. Peut-on en dire de même de l'artiste? Peut-on dire qu'il créé lui aussi, et qu'il créé de surcroît ex nihilo? En d'autres termes, peut-on être d'accord avec Victor Hugo lorsqu'il dit que « L'art est à l'homme ce que la nature est à Dieu »?

 

        On peut se demander s'il n'y a pas ici un certain abus de parler de création artistique, et nous allons nous aider d'un texte de Erwin Panofski tiré de L'Oeuvre d'art et ses significations pour réfléchir à cela.

   2.  Panofski: L'oeuvre d'art et ses significations

 

          a. un abus de notre époque

        E. Panofski nous permet de nous rendre compte, dès le début de ce texte, que la notion de création en art est présente partout. De la mode, en passant par les cosmétiques, jusqu'à l'avant-garde, on parle partout de création. Pourtant, ce concept de création est peut-être utilisé avec un certain abus en s'étendant ainsi à toutes les sphères de la conception, qu'elles soient plus ou moins proche de l'art.

        L'auteur nous rappelle pourtant qu'un grand théologien comme saint Thomas n'avait de cesse de rappeler que l'action de créer était propre à Dieu et ne pouvait aucunement être comparé à l'action humaine, au « faire » humain. On comprend qu'il serait bien difficile à l'homme de créer ex nihilo, c'est-à-dire à partir de rien. Il a besoin d'une matière préalable sur laquelle il peut exercer son action. Et même l'idée qui l'a à l'origine, et dont il s'inspire pour créer son oeuvre est une idée qui n'est jamais véritablement nouvelle: elle s'inspire toujours d'autre chose qu'elle-même. Même une chimère comme une licorne s'inspire du cheval et d'un narval.

          b. Labeur contre travail

        Panofski rappelle l'idée du peintre Dürer. Créer artistiquement, c'est créer quelque chose auquel personne n'a pensé auparavant. La création serait donc la faculté de concevoir ce qui n'existe nul part ailleurs, dans n'importe quel autre esprit que celui qui le crée. Ceci fait de l'oeuvre d'art un objet unique, inédit.

        On comprend déjà qu'il y a un écart entre création divine et création artistique. La création divine crée ce qui n'existe nulle part ailleurs dans le monde, à commencer par la matière dont elle se sert. La création artistique crée ce qui n'existe encore dans aucun esprit. Dieu crée ce qui n'existe pas en soi, l'artiste crée ce qui n'existe pas pour nous.

        A cela s'ajoute quelque chose que l'homme a toujours admirait dans l'oeuvre divine: à savoir sa facilité. En effet, il n'a fallut qu'un mot de Dieu, qu'un jour à Dieu pour créer, par exemple, la terre, ou le ciel. Or la création artistique reprend ce trait, cette facilité. Avec le matériel adéquat, le peintre pose sur la toile ce que la nature a mis parfois des milliers d'années à produire, il reproduit ce que l'artisan met parfois des mois à faire.

        On comprend ainsi que, non seulement l'artiste se passe du labeur que demande l'oeuvre qu'il reproduit, et qu'en plus cette dernière porte une beauté unique et supérieure.

        c. L'artiste divin

 

        Pendant la Renaissance, on pensait de toute évidence que l'homme capable d'art devait avoir en lui une part de divin. L'homme créateur ne peut ainsi être entièrement homme. Depuis la Grèce antique, on retrouve souvent cette idée de l'inspiration divine qui s'exprime à travers l'artiste.

        Ainsi, le mot génie vient de genius en latin. Le genius était un ange gardien qui naissait et mourrait avec un individu déterminé sur terre. Cet ange était derrière chacun des gestes de l'individu, agissant comme son gardien, et l'animateur de son bien-être.

        On peut se demander en ce sens si l'artiste n'en viendrait pas à rivaliser avec Dieu en personne. L'idée n'est pas si bête et peut expliquer que le judaïsme comme l'islam refuse l'oeuvre d'art. En effet, ces religions bannissent l'image: c'est ce qu'on nomme l'iconoclasme. Pourquoi le christianisme fait-il en ce sens exception à la règle?

        C'est parce que le christianisme est une religion de la médiation. En effet, il s'agit par le biais des œuvres d'art d'établir un pont entre le domaine céleste et le domaine mondain, entre les hommes et Dieu. L'oeuvre qui peint Dieu, le Christ, ou même Marie reconnaît bien évidemment que ces peintures sont bien en-deçà de la vérité de ses personnes. Elles amoindrissent leur perfection, les mettent en somme à la hauteur de l'âme humaine, sans quoi Dieu resterait à jamais hors d'atteinte.

        En ce sens, les peintures participent à l'éducation religieuse en permettant au spectateur de se hisser un peu plus haut dans sa quête spirituelle. C'est la nature même du symbole: en effet, comment comprendre les crucifix, les statues, et tous ces symboles qui tournent autours du rite religieux? C'est tout simplement un endroit de jonction. L'oeuvre fait la jonction entre le ciel et la terre, le fini et l'infini. Nous avons vu dans les cours précédent toutes une série d'annonciations. Dans ces peintures, la Vierge se matérialise, Dieu infini devient l'espace d'un temps fini sur la toile. En retour, nous qui sommes finis sommes mis en rapport avec l'infini, nous qui sommes matière touchons à l'esprit.

 

   3.   Le « faire » des animaux et de la nature: les productions naturelles

 

        On parle souvent de l'art de certains animaux comme la toile d'une araignée, la ruche d'une abeille, ou même encore le chant d'un oiseau. Après tout, ces productions sont souvent assez belles pour qu'on puisse les trouver artistiques. Il faut ici noter quelque chose que nous n'avons pas encore réellement abordé jusqu'à présent.

        Si on se penche sur l'objet en lui-même, par exemple, comme nous le disions à l'instant, une toile d'araignée, on peut dire qu'il s'agit là d'un objet beau. Mais comme nous l'avons fait jusqu'à présent, il ne s'agit jamais que de s'interroger sur l'objet. Pour savoir si oui ou non nous avons affaire à une oeuvre d'art, nous devons aussi nous interroger sur les conditions de sa production. L'approche de l'objet ne suffit pas, il nous faut aussi nous attarder sur le sujet qui en est responsable. Et c'est cela qui fait qu'on ne peut véritablement considérer une toile d'araignée ou le chant d'un oiseau comme étant de véritables œuvres d'art.

        En effet, du point de vue de l'objet, on peut trouver cela beau, et même époustouflant. Pour élargir le champ, et ne pas pas rester simplement au niveau animal, on peut être ébahi par la beauté d'une tornade qui se dessine dans le ciel, par le charme incomparable et l'immensité d'une forêt. Mais nous ne nous plaçons de ce fait que du côté de l'objet. Il nous faut également en considérer la cause, une cause qui dans les cas présent n'est proprement pas humaine mais animale ou plus largement compris, naturelle.

        Pour comprendre la différence entre la production d'un sujet humain, et celle d'un animal ou de la nature, on peut s'appuyer encore une fois sur un texte fondamentale de Kant qui est extrait de la Critique de la faculté de juger.

          a. Liberté et instinct

 

        La première différence qu'établit Kant, c'est que la production artistique est libre, là où la production des animaux est déterminée par l'instinct. Comment comprendre cela? Si l'on reprend l'exemple de l'abeille qui figure dans le texte, sa production n'est pas libre. En ce sens il faut entendre selon Kant, que c'est l'instinct qui la pousse à produire ce qu'elle produit. Aujourd'hui, nous savons que Kant ne s'était pas réellement trompé puisque l'abeille hérite sa capacité à faire une ruche, tout comme l'araignée hérite sa capacité à faire une toile, dans son bagage génétique. C'est donc la génétique, c'est à dire le patrimoine de l'espèce qui commande l'araignée ou l'abeille dans ses œuvres.

        => Voir les travaux de Van Frick code/langage (bientôt dans la rubrique "articles et aides à la dissertation")

        On pourrait presque dire en ce sens que l'art ne sert à rien. C'est peut-être là la trace de la liberté humaine: soit la capacité à créer des choses qui ne sont pas ne rapport direct avec la conservation, la survie. L'animal crée précisément parce que sa création lui permet de survivre: l'abeille ne crée pas sa ruche parce que c'est beau, mais précisément parce qu'elle doit conserver son existence dans un milieu a priori hostile: il doit se mettre à l'abri face aux différents prédateurs qui la menacent. Tout ce qu'elle fait à en ce sens un intérêt.

        => Voir travaux de Van Uerxkull (bientôt dans la rubrique "article et aides à la dissertation")

        L'homme a donc le pouvoir de s'émanciper de cette nature qui parle en lui à travers ses besoins purement physiologique pour créer quelque chose qui n'est pas destiné à assurer sa survie. Peut-être est-ce cela qui est proprement culturel chez l'homme: la culture serait cette capacité à s'émanciper des cycle naturel, ceux des besoins, ceux de la faim, de la reproduction, de la génétique. Selon Kant, c'est à la raison que l'on doit cette capacité à transcender la nature: c'est cette faculté qui caractérise en propre l'humain. Nous pouvons prendre une distance sur ce que Kant appelle le pathologique, c'est à dire les instincts qui nous commandent plus que nous ne les commandons (voir ici le cours sur la culture)

         c. Liberté et intention

 

        De même, lorsqu'on découvre un morceau de bois taillé, d'une manière qui nous paraît assez belle, quel différence peut-on faire entre cela et une œuvre d'art. D'un côté, la cause productrice de l'œuvre naturelle est due proprement au hasard: au cours du temps, c'est un certain agencement des éléments qui s'est fait par hasard qui a généré ainsi un tel morceau de bois.

        De l'autre, il y a eu une intention qui a présidé à la création de l'œuvre d'art. Un sujet a voulu faire cela, il a cherché un tel effet. Dans la nature, on peut penser qu'aucune intention n'a présidé à la création de tel ou tel morceau de bois. L'intention c'est encore la marque de cette volonté humaine qui désire faire ce qu'elle entend.

        On comprend que cette volonté de faire quelque chose qui soit pensé, découle directement de cette raison qui nous met au-dessus de la nature. En effet, si nous étions purement conditionnés par la nature, comme c'est le cas pour l'animal semble-t-il, nous n'aurions proprement pas de volonté. Nous n'aurions que des besoins, et tout ce que nous voudrions c'est accomplir ces besoins, sans jamais voir plus loin. (cela ne doit évidemment pas figurer dans une copie mais vous pouvez prendre l'exemple de Wall-e, des humains qui s'émancipent d'un monde virtuel et de besoins primaires, sodas, hamburger...).

        La raison nous permet de voir par-delà les simples besoins, et donc de vouloir, c'est à dire de vouloir faire quelque chose qui vienne d'un sujet libre et non de ses besoins qui l'asservissent. Lorsque nous observons une œuvre d'art, nous savons qu'un artiste a décidé de la faire, non pas forcément exactement sous la forme qu'il prévoyait, mais elle demeure tout de même en ce sens l'œuvre d'un être libre.

         d. Art et métier

          Kant remarque également qu'il est difficile de comparer le travail de l'artiste avec celui de l'artisan. Pourquoi? Tout simplement parce que les deux n'ont pas la même finalité. L'artiste se fixe la création comme seul horizon. Il ne cherche pas à faire autre chose, et n'a en tête rien d'autre que cela. Son oeuvre constitue pour ainsi dire sa seule fin. Au contraire, l'artisan voit son activité comme un travail, soit une activité qui s'exerce en vue d'un salaire. Au-delà de sa simple production, l'artisan vise autre chose, quelque chose d'extérieur à ce qui est proprement son activité.

        Le salaire fait de l'activité de l'artisan quelque chose de proprement intéressé. Ces considérations ne sont pas tournées vers l'oeuvre comme fin en soi. Il ne s'arrête pas à elle (elle n'est pas la fin de son activité au sens où elle n'en n'est pas le terme), mais l'utilise comme moyen en vue de l'obtention d'autre chose (elle n'est pas la fin au sens où elle n'est pas ce que vise l'artisan). Lorsque la production devient un moyen, elle ne peut plus prétendre à ce statut de production artistique.

        Nous avions vu que l'intention de l'artiste se portait vers l'oeuvre d'art. Mais cette intention est proprement désintéressée: elle ne cherche rien d'autre que l'oeuvre. C'est en cela qu'elle est libre: elle ne dépend pas de causes matérielles ou autres qui pousseraient justement lartiste à produire et consumeraient ainsi sa liberté propre. L'artiste choisit, rien ne s'impose à lui si ce n'est son art et lui seul.

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