Mauss et l'esprit du don

 

 

 

  1. Mauss ou l'esprit du don

 

=> à partir du texte issu de « Essai sur le don » tiré de Sociologie et Anthropologie.

 

        Nous allons à présent étudier un texte écrit par Mauss, que l'on peut considérer comme étant, avec Lévi Strauss, le chef de fil de ce que l'on appelle l'anthropologie française. Nous avons jusqu'à présent envisagé les échanges toujours dans l'idée d'une transmission de bien allant dans les deux sens. Mais ne pouvons nous pas penser que certains échange sont pour ainsi dire unilatéral, c'est-à-dire ne fonctionne que dans un seul sens? Si nous avons parlé de l'échange du travail, du libre échange, de l'échange floué, nous faisions toujours allusion au fait que l'échange fonctionne pour ainsi dire dans les deux sens. C'était d'ailleurs là pour Platon l'origine même de la vie en société: il nous faut échanger puisque seul, nous ne pouvons nous en sortir. L'échange était dans ce cas le meilleur moyen d'obtenir ce qui nous manque. L'échange inséré ainsi une relation binomiale d'individu à individu, ou même l'échange plus largement social avec la possibilité d'un État politique régulant leur fonctionnement (une des perspective libérale), engagé toujours un mouvement qui s'effectuait dans les deux sens.

        Parler du don peut paraître être une anomalie dans la mesure où précisément, la chose ne semble fonctionner que dans un seul sens: je donne sans attente, j'offre sans rien attendre en retour. Mais si cette croyance était erronée? Et si, au bout du compte, même le geste qui semble le plus à sens unique avait pour fond ce qui est en vérité un échange? C'est cela qui intéresse Mauss, c'est cela qui va nous intéressé à présent.

 

 

 

  1. méthode ethnologique et intérêt

 

       Tout d'abord, quel est le but de Mauss? En d'autres termes, à quoi cela sert proprement de faire de l'ethnologie? L'anthropologue cherche avant tout des principes, soit ce qui est au fondement des transactions humaines dans les sociétés archaïques. Cela devrait lui permettre de jeter un éclairage nouveau sur nos propres sociétés. Il ne s'agit ainsi pas de se noyer dans les particularité d'un peuple, mais bien de comprendre ce qui se situe au fondement de ses diverses activités. En effet, ce qu'a compris l'ethnologie c'est que les pratiques qui nous semblent les plus exotiques ne sont en vérité jamais aussi éloignées des nôtres et peuvent reposer sur un socle commun, sur des principes similaires. Ici, nous allons constater que l'étude a priori dépaysante de peuple mélanésiens, polynésiens ou amérindiens, révèle des échanges sous l'égide de principes qui ne nous sont pas entièrement étrangers.

        En somme, si l'ethnologie parles des hommes, c'est aussi pour comprendre plus fondamentalement l'Homme au singulier, comprendre ce qui, malgré une multiplicité d'apparitions différentes et singulières, fait qu'il existe une unité de cette notion même.

        L'étude va ici être recentrée autours de la notion de don, une notion peut-être mal appréhendée dans la vie quotidienne, une notion qui s'établit en vérité sur fond d'échange. Mauss participe en cela à déconstruire nos préjugés sur cette activité qu'est le don, et cela à partir de données ethnologiques comprises et expliquées.

 

 

 

  1. Don obligatoire

 

        Ce qui va retenir proprement l'intention de Mauss, c'est une sorte de contradiction dans les termes mêmes. En effet, si le don, sans les sociétés qu'il étudie, semble volontaire, libre, il apparaît en vérité comme une forme d'échange contraint. En principe, nous explique l'ethnologue dans le texte, le don n'est jamais affaire d'individu à individu seulement mais engage véritablement toute la société où celui-ci se déroule. Il est ce que Mauss appelle un fait de collectivités qui échangent entre elles bien évidemment des objets certes, mais également « des politesses, des festins, des rites, des services militaires, des femmes, des enfants, des danses, des fêtes, des foires dont le marché n'est qu'un des moments (...) ». Ces clans s'offrent, se donnent ainsi entre eux divers choses: or, Mauss s'interroge précisément sur la raison qui « fait que le présent reçu est obligatoirement rendu ». En effet, chose étrange pour un don, puisque celui qui reçoit le don doit précisément à son tour donner.

        Mauss va prendre un exemple concernant les tribus amérindiennes situées en Colombie Britannique et plus précisément à Vancouver de ce qu'on appelle le potlatch. Chaque année, au sein de la tribu chïnook, se produit une cérémonie au cours de laquelle des clans de cette tribu rivalisent de générosité. Ainsi, chacun s'emploie à faire un don que l'adversaire se doit obligatoirement d'accepter, et rendre par la suite d'une manière encore plus généreuse, tout cela dans le but d'accroître son prestige au sein de la société.

        Il faut préciser que, plus le contre-don se fait attendre, plus sa valeur doit être élevée comme si, nous explique Jacques Lombard dans son excellente introduction à l'ethnologie, « le donataire devenu donateur devait rendre un capital, avec des intérêts proportionnels aux délais de remboursement ». Ceci pourra nous rappeler le fonctionnement d'un prêt dans n'importe quel organisme de prêt. Or, ce qui intéressé Mauss, c'est cette triple obligation qui préside au don:

  • obligation de donner

  • obligation de recevoir

  • obligation de rendre

        On pourrait ici se demander ce qui fait que, dans le don, il y a tout de même véritable échange; se demander ce qui est en cause dans la venue de cette triple obligation qui provoque l'échange.

 

 

  1. Une histoire de Mana

 

       Tout d'abord, précisons que nous ne retrouvons pas le potlatch uniquement en Colombie Britannique, puisque les Maoris polynésiens, les habitants des îles Trobriand ou de la Nouvelle-Calédonie, effectuent des cérémonies en tout point similaires à cette dernière (voire exemple du système Kula).

        Dans cet ensemble de cas, Mauss se demande pourquoi les autochtones s'adonnant à ces pratiques sont proprement tenus d'accepter et de rendre, en d'autres termes « quelle force y a-t-il dans la chose qu'on donne qui fait que le donataire la rend »? Mauss va trouver une explication en étudiant de plus près les pratiques des Maoris en Polynésie qui sont en cela plus éclairantes. La croyance maori associe étroitement les bien précieux qui circulent dans les échanges du Potlatch avec leur contenu spirituel. Or, qu'est-ce que leur contenu spirituel au juste?

        Il faut comprendre que tout objet est proprement « véhicule du mana », c'est-à-dire dépositaire d'une force propre, à savoir celle de l'individu ou du groupe qui échange. Ainsi, ce qi est échangé, ce n'est pas seulement un objet, mais également la force qu'il transporte et qu'il doit à la série des donateurs par lesquels il a circulé. Cette force magique, cette force spirituelle, les Maori l'appellent le hau, une force qui imprègne chaque bien qui circule dans le potlatch, et oblige à rendre. En effet, celui qui se soumettrait à l'impératif de rendre verrait la force de cet objet se venger sur sa propre personne.

        Encore une fois, comme l'explique Jacques Lombard, « le hau de l'objet est comme marqué par le mana, l'esprit des hommes puissants qui l'on détenu précédemment ». Comme l'explique Mauss dans son Essai sur le don, en reprenant précisément les paroles d'un des protagonistes de cette cérémonie: « Vous m'en donnez un [objet], dit un informateur autochtone, je le donne à un tiers: celui-ci m'en rend un autre, parce qu'il est poussé par le hau de mon cadeau ».

 

 

 

  1. échange de là-bas et d'ici

 

        Il ne faut pas croire que ces pratiques sont éloignées des nôtres: on peut même penser que cette étude jette un éclairage tout à fait pertinent sur les transactions qui ont lieu dans nos sociétés. En effet, Mauss précise que même en France (il prend pour exemple les Vosges) « les choses vendues ont encore une âme » comme le prouvent par ailleurs de nombreuses pratiques locales disséminées à travers l'ensemble du territoire. Il n'y a encore pas si longtemps, la tradition voulait qu'un grand-père fasse don à son petit-enfant d'un couteau dans certaines régions, en l'échange d'un franc symbolique. Ce franc symbolique existe d'ailleurs dans bien d'autres types de transactions nous renvoyant par là à l'idée que le don fait toujours sens sur un fond qu'est celui de l'échange.

        On comprend que le don est en fait toujours un acte intéressé (socialité, prestige, domination, séduction, rivalité...) qui ne se réduit jamais au biens qui sont ainsi échangés: il y a toujours au fond une part de soi dans l'objet échangé. Ainsi, la nature du don est toujours d'obliger à terme. Dans nos sociétés, l'échange-don existe de la même manière: l'invitation et la politesse doivent être rendues, de même que la charité blesse encore celui qui l'accepte.

        On comprend ainsi quelque chose que l'on pourrait formuler à travers deux points essentiels:

  • le don est en fait toujours un échange, il fait toujours sens sur un fond qu'est celui de l'obligation.

  • Or cela vient précisément du fait que, dans le don, ce ne sont jamais que des biens qui circulent mais tout à la fois aussi une part des donateurs. L'objet est investi d'une force qu'est celle du donateur et que les sociétés archaïques selon Mauss symbolise parfaitement et rende compréhensible dans le potlatch avec l'idée de mana.

 

        Le don est donc un échange puisqu'il implique toujours une obligation même à long terme. Ceci est particulièrement intéressant puisque nous comprenons par là que ce ne sont jamais que de simple choses qui sont échangées, mais bien des choses investies. On prendra pour exemple le pendentif qui circule dans la famille depuis plusieurs générations et que l'on se voit offrir, ou encore le couteau dont nous parlions plus haut. Dans ces cas, on remarque combien l'objet est investi par quelque chose qui excède sa simple matérialité.

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