Les Ambassadeurs de Holbein

I. Les Ambassadeurs de Holbein

  1. La vie d'un peintre

 

        Hans Holbein, c'est avant tout un peintre désireux de réussir. S'il compose des gravures et des illustrations pour les livres, ou encore parallèlement des peintures religieuses, son souhait le plus cher est de peindre pour les grands, et de recueillir ainsi les éloges qui lui sont dues. Ainsi souhaite-t-il que François premier devienne son mécène, mais cela ne se réalise jamais.

        Cependant, Holbein a la chance d'avoir parmi ses amis une connaissance de valeur, Erasme, le philosophe, qui lui permet de se rendre à Londres, muni de ses recommandations, en 1532. Holbein a alors en tête de devenir le portraitiste officiel d'Henry VIII, alors Roi d'Angleterre. Mais ce qui l'attend dans cette capitale n'est qu'une déception.

        Sur les lieux, Thomas More devait lui permettre une rencontre avec le roi en personne. Cependant, ce dernier se trouve être depuis quelques temps en prison. En effet, Henry VII devait alors épouser en secondes noces, Anne Boleyn. Or, Thomas More s'était opposé au divorce du roi avec Catherine d'Aragon. Accusé de haute trahison, il est jeté dans un cachot.

        Mais le peintre fait cependant une recontre en la personne de Jean de Dinteville, l'envoyé de François premier auprès d'Henry VII. Ce dernier est passionné de peinture, et lui commande d'ailleurs une toile qui aura pour tâche de montrer toute sa grandeur, une toile dont il sera fier et qu'il pourra accrocher dans sa demeure familiale, le château de Polisy. Il invite d'ailleurs à poser son ami de toujours, Georges de Selve, évêque de Lavaur.

     2.    L'œuvre.

 

        L'œuvre fût peinte en avril-mai 1533. Qu'y voyons-nous? Deux notables riches et puissants, sûr d'eux-mêmes avec tous les attributs de leurs états. A gauche, l'ambassadeur de robe courte, à droite l'ambassadeur de robe longue: l'alliance de la noblesse et du clergé.

        Il ne s'agit pas des deux premiers venus, mais bien de la fine fleur de la haute société française. Jean de Dinteville avait fait partie de la suite de François 1er. Son propre frère, évêque de Auxerre, est l'envoyé du roi auprès du Saint-Siège.

        C'est un grand: il a la noblesse, le pouvoir, la culture, la richesse, ainsi que l'allure et l'élégance. Il choisit ainsi de figurer sur la peinture accompagné des emblèmes des sciences et des arts. Tout y est: le trivium (grammaire, logique, rhétorique), mais aussi le quadrivium (musique, arithmétique, géométrie, astronomie). Il va jusqu'à demander à Holbein d'indiquer sur le globe terrestre présent dans le tableau, le nom des pays de ses diverses ambassades ainsi que son lieu de naissance.

        Mais Jean de Dinteville n'est pas le seul à avoir une haute idée de lui-même, puisque son ami Georges de Selve choisit d'exposer sur la toile, un recueil de cantiques ouvert. D'un côté, on peut lire la première strophe d'un choral de Luther, de l'autre, le début d'un Hymne inspiré des Dix Commandements. La référence au protestantisme est ostentatoire. L'évêque est un catholique libéral qui considère que les causes de la Réformes sont à chercher dans les abus de l'Eglise catholique romaine. Et il l'affiche. Autant dire que les deux ambassadeurs n'ont de compte à rendre à personne, rien ne peut les inquiéter.

        C'est cette confiance en soi que va radicalement détruire Holbein. Il s'agit de s'attarder peu de temps sur le tableau pour y déceler une forme étrange, surnaturelle. Qu'est-ce au juste? Lorsque les européens découvrirent la perspective, il en jouèrent, composant d'habiles trompe-l'œil, et quelques fois, des anamorphoses...

        Il s'agit en fait de changer simplement d'angle pour apercevoir une forme se dessiner, à savoir une tête de mort. Pourquoi? Quelle en est la signification? Il s'agit de ce qu'on appelait à l'époque un memento mori, i.e « rappelle-toi que tu vas mourir ». Ce que veut signifier ici Holbein, c'est que tous ces damas, toutes ces hermines, vous ne les emporterez pas au paradis. Nous allons tous mourir, que nous le voulions ou pas, la mort est notre destin commun, face auquel nous sommes quoiqu'il arrive tous égaux.

        Holbein ne voit pas deux grands, il voit simplement des hommes, des hommes qui se croient tout permis. Sous prétexte qu'ils furent gâter par la fortune, ils s'imaginent être meilleurs, alors que cette distinction qui les rend si fier n'est que l'œuvre du hasard.

        Nous sommes tous nus face à cette mort, les attributs, les distinctions, tout ça ne compte plus. L'hermine, le velours, la soie, le damas, les dagues, les médailles, les bagues, les bijoux, les couvre-chefs, l'argent, l'or, la terre, les châteaux, les marbres, les verreries et tous les instruments d'astronomie, tous cela n'a plus aucune importance soudainement. Qu'importe à l'homme d'être riche sur son lit de mort.

        Tout ce que l'autre a, et que moi, je n'ai pas, tout ce dont il se targue, se vante, tout se que je regrette de ne pas posséder, eh bien tout ça ne compte soudainement plus: nous sommes tous égaux devant la mort.

  1. La mort, une vérité universelle

 

« Le dernier acte est sanglant, quelque belle que soit la comédie en tout le reste. On jette enfin de la terre sur la tête et en voilà pour jamais » (Pensée n°154).

        Cette phrase terrible de Pascal est pour ainsi dire soudainement réactivée lorsqu'on comprend l'œuvre de Holbein. Cela signifie quelque chose. Pour commencer, l'art ne semble pas convoquer chez nous qu'exclusivement nos sentiments. Pour accéder à ce sentiment, à cette angoisse de la mort face à l'œuvre de Holbein, il a été nécessaire de la comprendre. C'est donc notre entendement qui ici est également convoqué. Comprendre pour ressentir.

        Ceci signifie que l'art n'est pas qu'une affaire de sensibilité, mais aussi de raison. Il me faut soudainement décoder quelque chose, il me faut réfléchir. Ceci est étonnant puisqu'à première vue, nous pourrions penser que l'art est une question de sentiment uniquement: il se passe quelque chose ou pas, presque immédiatement.

        Ici, l'œuvre nous dit quelque chose d'objectif, quelque chose qui vaut pour tout le monde, quelque soit notre statut, quelque soit ce que nous sommes en privé. Le message des Ambassadeurs est universel. Et ce message est un rappel, précisément parce que la mort, nous ne tenons pas particulièrement à y penser. Pourtant, voici une chose certaine: notre corps un jour se refroidira, se figera, et disparaîtra. Nous sommes des êtres finis, comme tout ce qui existe autours de nous. Et ce qui redouble l'angoisse, c'est de ne pas savoir quand est-ce que la mort nous enlèvera, ni ce qu'il adviendra pour nous en cet instant. A chaque instant, parmi tous les possibles qui s'ouvrent à nous, il en existe un qui est la cessation de notre existence (rappelez-vous de Matrix vu en cours)

        De toute évidence, se rappeler de cela peut, au moins quelques temps, nous entraîner à changer de point de vue sur l'existence. Posons-nous cette question: que ferai-je s'il me restait, pour une raison ou pour une autre, que quelques temps à vivre? Que ferai-je si je savais que, par exemple, la fin du monde approche, que ce dernier implosera d'ici quelques jours?

 

« Fais un bilan, te dis-je, et repasse tous les jours de ta vie ; tu en verras fort peu, à

peine quelques déchets, qui soient restés à ta disposition. Tel obtenu les faisceaux qu'il souhaitait,

désire les déposer et il dit tout le temps, « Quand finira l'année ? » Tel organise des jeux, qui

attache grande valeur à avoir été désigné pour cela par le sort : « Quand échapperai-je à ces

maudits jeux ? » dit-il. On s'arrache tel avocat au forum ; il attire un concours tel qu'une partie

de l'assistance est trop loin pour l'entendre, et il dit « Quand les affaires seront-elles ajournées ? »

Chacun devance sa propre vie : il se tourmente par désir de l'avenir et par dégoût du présent.

Mais celui-ci qui met son temps tout entier à son service, qui organise toutes ses journées comme

une vie entière, ne souhaite ni ne craint le lendemain. Qu'est-ce que l'heure qui vient peut jamais

lui apporter, en fait de plaisir neuf ? Tout lui est connu, il a tout ressenti jusqu'à la satiété : pour

le reste, que la fortune l'organise comme elle voudra. Sa vie, elle, est maintenant en sûreté ; on

peut y ajouter quelque chose, mais on ne peut rien en retrancher ; et une addition serait comme

une nourriture qu'on donnerait à un homme déjà rassasié et dont l'estomac est plein ; il la prend

sans la désirer. Aussi, si tu vois quelqu'un avec des cheveux blancs et des rides, ne va pas penser

qu'il a exister longtemps : il n'a pas exister longtemps, il a vécu longtemps. Iras-tu dire qu'il a beaucoup

navigué, l'homme qu'une affreuse tempête a poussé çà et là dès sa sortie du port, et a fait tourner en

rond sans changer de place, sous le souffle alterné des vents déchaînés en tous sens ? Non, il n'a pas

navigué beaucoup ; il a été beaucoup ballotté. » (De la brièveté de la vie, VII, 7-10)

 

 

        Remarquons la distinction qu'opère ici Sénèque entre « vécu » et « exister ». On peut vivre longtemps, sans pour autant avoir exister. Vivre, c'est être simplement là, en vie justement. Vivre, c'est se réduire au biologique, au corps selon Sénéque, c'est-à-dire se préoccuper simplement de ses désirs les plus immédiat, sans y réfléchir, sans faire une médiation par la raison. En ce sens, la vie, c'est ce que nous avons de commun avec les animaux: eux aussi vivent, mais non pas existent. Ils sont passifs, en proie à ce que veut leur corps. Ils ne formulent rien, ils se contentent de subir leur désir, ils en sont presque les esclaves.

        Exister, c'est user de raison: c'est ne pas succomber au moindre de nos désirs, mais avant tout, prendre le temps d'y réfléchir. Naturellement, nous croyons qu'être libre, c'est faire ce que l'on veut, laisser libre cours à nos désirs. Je fais ce que je veux, ce dont j'ai envie. Mais dans ce cas là, on imagine que tous les désirs que nous avons, ce sont les nôtres, que nous les voulons ainsi. Mais est-ce toujours le cas?

        Penser que la mort peut nous interrompre à chaque instant, nous encourage à nous recentrer sur des choses que nous jugeons importantes, essentielles. Notre esprit se recentre soudainement sur ce que nous pensons comme ayant le plus de valeur. Au lieu de succomber au moindre de nos désirs, nous les trions, nous y réfléchissons, nous établissons une hiérarchie.

        L'œuvre d'où nous sommes partis nous dit la chose suivante: vous allez mourir, et tout cela n'est qu'une question de temps. Qu'allez-vous faire à présent, avec cette nouvelle? Allez-vous continuez à vivre comme si vous étiez éternel, comme si de rien n'était?

        Tout en réactivant cette angoisse, l'œuvre nous pousse donc à réfléchir: qu'est ce que c'est pour nous non pas de vivre mais d'exister? Arrêtons d'être balloté, choisissons, choisissons ce que nous voulons vraiment être (Fight Club, scène du futur vétérinaire). Nous comprenons ici que cette œuvre fait appel à notre entendement. Je dois réfléchir à ce que je désire réellement au plus profond de mon être.

    4.     La question du goût

          => vous vous rapporterez sur ce point à la fiche intitulée "Rappel sur la notion de goût"

Créer un site gratuit avec e-monsite - Signaler un contenu illicite sur ce site