Le mythe de Prométhée

 

  1. Le mythe de Prométhée


        a) Pourquoi s'embêter avec les mythes?


        Tout d'abord, vous trouverez le mythe dans votre livre pages 28-29. Si vous n'avez pas le livre, vous pouvez encore vous rendre à l'adresse suivante afin de le lire:

http://www.caute.lautre.net/spip.php?article91


        Il s'agit de se demander: pourquoi se rapporter à un mythe? Ce dernier présente en vérité un sentiment que l'homme entretient profondément concernant sa propre personne. En ce sens, le mythe nous transmet un sentiment profond sur la manière dont l'homme se raconte, et donc se voit. Comme l'explique Lévi-Strauss dans les Mythologiques, malgré leurs nombreuses différences, les mythes se rejoignent par de nombreux endroits, comme s'il s'agissait d'une infinité de variations à partir d'un thème commun. Si l'on part du principe que certaines peuplades assez éloignées les unes des autres (et donc sans rapport entre elles) ont bâti des histoires qui se ressemblent, l'analyse de ses récurrences nous apprendra forcément beaucoup de l'homme. Par exemple, on retrouve souvent dans tous les mythes cette idée qu'un jour les dieux furent défiés dans leur toute grande puissance, et que l'auteur du larcin subit une punition exemplaire... Ceci est le cas dans la Bible certes, mais aussi dans le mythe que nous allons étudier et bien d'autres encore. Lévi-Strauss conclut d'ailleurs son ouvrage Les mythologiques, et ce après avoir étudié plus d'un millier de mythes, de la manière suivante:

        « Aucun mythe n'est semblable. Pourtant, pris dans leur ensemble, ils reviennent à la même chose. (...) [Soit] un vaste système dont les éléments invariants peuvent être représentés sous la forme d'un combat entre la terre et le ciel pour la conquête du feu ».

        Or, cette conquête a toujours pour signification le passage de la nature à la culture. Voilà qui fait réfléchir! Il y a des points communs dans les différentes façons dont l'homme se raconte: ce sont ces points communs qui sont évidemment intéressants et qui, par-delà les différences culturelles à travers le temps et l'espace, permettent de parler de l'humain.


        b) Ce que raconte le mythe: le pitch.


       Il fut un temps où les races mortelles n'existaient pas. Les dieux les créèrent en utilisant la terre et le feu, modelant ainsi les êtres que nous connaissons. Ils chargèrent alors Prométhée et Épiméthée de leur attribuer toutes les qualités nécessaires. Épiméthée demanda à Prométhée de le laisser faire la distribution des qualités tout seul, ce dernier n'ayant ainsi plus qu'à venir contrôler son travail une fois que le chantier serait fini.

        Ainsi, Épiméthée se mit au travail. Il distribua à certaines espèces la vélocité, et celles qu'il priva de cette vélocité, il leur accorda la force. Aux petites créatures frêles, il accorda les ailes pour une fuite commode, à d'autres des terriers où elles pouvaient se terrer pour se protéger d'éventuels prédateurs. Certaines se virent accordées une carapace tant pour se protéger de leurs ennemis que de la chaleur ou du froid. D'autres reçurent des griffes, et devaient se nourrir de la chair d'autres êtres: ces derniers auraient alors une fécondité plus faible que celle de ceux dont ils se nourrissaient.

        Tout devait être ainsi parfaitement équilibré, sachant que le lot de toutes les qualités n'était pas extensible à l'infini. Il y avait un nombre déterminé de qualités qu'il s'agissait donc de ne pas gaspiller.

        Une fois le travail terminé, Prométhée vint voir le résultat. Il fut catastrophé lorsqu'il s'aperçut que le travail d' Épiméthée présentait un grave défaut: ce dernier avait oublié dans sa distribution l'homme qui demeuré le plus déshérité, nu et sans défense de tous les êtres. Prométhée décida alors de voler à Héphaïstos et à Athéna le génie créateur des arts en leur dérobant le feu. En effet, c'est grâce au feu que l'homme a moyen d'acquérir le génie des arts et de l'utiliser. C'est ainsi que « l'homme acquit l'intelligence qui s'applique aux besoins de la vie ». Prométhée fut évidemment puni pour ce larcin.

        Dans la deuxième partie du mythe, Zeus fut pris de pitié pour un homme qui malgré la possession des arts, ne parvenaient pas à vivre avec ses congénères. Incapables de sociabilité, dès qu'il étaient unis, ils finissaient par s'entretuer. Il décida de ce fait, pour ne pas courir le risque d'une disparition totale de l'espèce, d'envoyer Hermès au près des hommes afin que ce dernier leur livre le sentiment de l'honneur et du droit. Ainsi, tout homme participant au sentiment d'honneur et de droit, les sociétés purent apparaître et avoir une existence pérenne.


    c) Une interprétation du mythe


        Le mythe noue renvoie donc à une intuition majeure de l'homme sur sa propre nature, à savoir qu'il se vit comme à part, comme différent du reste du monde naturel. Il est tout d'abord le grand défavorisé, le mythe évoquant par là le sentiment de fragilité qu'éprouve l'homme face au reste des êtres du monde naturel, l'injustice peut-être même également d'avoir été oublié lors de la grande distribution originelle. Il ne possèdent ni instinct, ni protections particulières susceptibles de le mettre à l'abri de l'hostilité du monde, du dur climat jusqu'aux prédateurs.

        Ainsi a-t-il reçu de la part des Dieux (même s'il s'agit d'un vol de Prométhée) « l'intelligence qui s'applique aux besoins de la vie ». On comprend ici que les arts et la technique sont quelque chose de propre à l'homme, quelque chose qu'il est le seul à posséder, et qui lui permettent de s'émanciper, de se vivre comme différent, du reste de la nature. Ces aptitudes si proprement humaines sont en somme non-naturelles, elles incarnent cette part divine en l'homme.

        Alors que l'homme étaient le moins dotés de tous les êtres vivants, tant du point de vue physique que instinctif, il s'approprie par le fruit d'un vol, tout ce qui pouvait faire la supériorité de l'animal sur lui. Il devient un être mortel privilégié, un être naturel à part car non complètement naturel, mais précisément doté d'une puissance créatrice et destructrice. Ce mythe nous révèle d'ailleurs toute la fascination mais à la fois toute la crainte que l'homme éprouve pour cette capacité unique. Il la sait tellement grandiose, qu'il n'ose penser qu'elle vient uniquement de lui. Il ne peut concevoir en être le seul créateur, tant cette dernière peut être à la fois sublime et terrible. Qu'on pense à l'incroyable Jumbo Jet qui s'élève dans les airs jusqu'à l'effroi qu'ont provoqué les bombes atomiques lâchées sur Hiroshima et Nazasaki.

        C'est ainsi que l'homme se vit comme un animal métaphysique. Animal, car il appartient au monde des êtres vivants, il est formé lui aussi à partir de la macro-molécule désoxyribonucléique, à partir de cellule, soit en somme à partir d'éléments physicochimique. Comme les autres êtres vivants, il est en proie aux lois qui sévissent nécessairement dans ce milieu. Mais d'un autre côté, il est aussi métaphysique. C'est-à-dire?

        Métaphysique vient du grec meta (μετα) signifiant « au-delà », ou encore « qui dépasse », et physis (φυσις) signifiant précisément « nature ». Le métaphysique, c'est donc ce qui dépasse, ce qui se tient au-delà de la nature. Ainsi, il y a une part en l'homme qui dépasse le simple donné naturel, qui dépasse le simple règne animal qui vit cloisonné dans le cadre de la nature. Cette part métaphysique, le mythe de Prométhée lui trouve une ascendance divine, pour signaler par là combien elle le différencie du reste, pour signifier aussi l'immense pouvoir dont il s'agit.


    d) Victor à la lumière du mythe


          On comprend que l'homme n'est ni totalement un animal, ni totalement un dieu. Il vit dans un entre-deux mondes, prenant à l'un et à l'autre. Il possède à la fois des capacités innées, et des facultés acquise. L'exemple de Victor est en cela frappant. En effet, malgré le fait que l'enfant soit totalement dénué de culture, malgré le fait qu'il ait été soustrait aux mécanismes d'apprentissage, il demeure en lui une part qui le fait être plus qu'un simple animal. La fascination pour le feu, la contemplation, le manque d'instinct sexuel, font de lui quelque chose de plus, ou du moins de différent qu'un simple animal.

          Pascal énonce ainsi dans la Pensée 358: « L'homme n'est ni ange ni bête, et le malheur veut que qui fait l'ange fait la bête ». L'homme n'est ni simplement un corps (nature), ni pur esprit. Il est un mixte, un composé des deux. S'il est un être naturel soumis aux lois de la nature, il est aussi un être d'esprit. Mais on ne peut faire la promotion d'une vision qui consisterait à oublier l'un de ces deux dimensions: on ne peut raturer le corps, comme on ne peut raturer l'esprit.

        L'homme est donc le fruit d'une dialectique, d'un échange entre nature et culture. Il naît avec des possibilités que son environnement pourra mettre en marche. D'où l'importance du système culturel qui vise à révéler toute la richesse que l'homme porte déjà en lui sous la forme d'un livre qu'il faut ouvrir.

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