L'histoire d'un enfant sauvage

 

  1. L'histoire d'un enfant sauvage


        Reprenons à partir d'une sentence donnée dans le chapitre précédent: on naît humain, mais on devient homme. Si l'homme restait à l'état de nature, il serait pour ainsi dire incomplet, il lui manquerait ce qui fait un homme en propre.

        L'enfant humain naît avec une certaine somme de possibilités. Mais encore faut-il que ces possibilités ne restent précisément pas à l'état de possible. Naître avec les traits caractéristiques de son espèce (homo sapiens) ne suffit pas. L'homme naît avec une somme de caractéristiques qui le distinguent parmi d'autres espèces, mais il lui reste quelque chose à construire, il lui reste une tâche pour être proprement humain.

        C'est ici qu'apparaît la culture. Comment définir en propre ce mot tout d'abord? Nous allons tenter d'illustrer la fonction propre de la culture par l'une de ses formes particulière, à savoir l'agriculture. Nous voilà face à une autre question: qu'est-ce que l'agriculture? Cette dernière s'exerce sur la terre, c'est-à-dire sur un substrat naturel. Cette dernière, cette terre, est pleine de possibilités, mais ces possibilités resteront précisément des possibilités si rien ne vient exploiter cette terre.

        Rappelons-nous ce repère vu dans un autre cours. La neige aurait pu être verte, noire, rouge... Elle pouvait être de toutes les couleurs, mais elle s'est actualisée en blanc. En somme, elle est passée à l'existence sous la couleur blanche. Il y avait une infinité de possibles, mais elle s'est actualisée en revêtant la forme particulière de l'un d'eux.

        Eh bien l'agriculture fait pour ainsi dire de même! La terre renferme ne nombreuses possibilités: on peut (c'est-à-dire que c'est possible) y trouver des carottes, des fleurs, des pastèques... Toujours est-il que l'homme va imprimer un mouvement particulier à cette terre qui va actualiser l'une de ses possibilités. On actualisera par exemple des carottes. Quoiqu'il en soit, on comprend que la nature doit être présente, mais l'on comprend aussi qu'elle ne suffit pas. Il faut que l'homme actualise ses potentialités, ses possibilités, sous peine de ne rien obtenir. Vous pouvez rester une heure à vous concentrer sur un bac de terre en espérant y voir pousser des fleurs, ça ne fonctionnera pas. Il faut agir, il faut actualiser les potentialités de cette terre, sa capacité à faire pousser des fleurs, par une séries de mouvements. L'agriculture correspond donc à une série de mouvements par lesquels on actualise ce qui n'existe dans la terre qu'à l'état de possible.

         Plus généralement, la culture revient à quelque chose de similaire. En effet, l'enfant humain nait avec la possibilité de parler, nait avec la possibilité de vivre en société (etc), et la culture c'est précisément ce mouvement qui a à charge d'actualiser toutes ces possibilités qui sinon resteraient précisément que des possibles. L'enfant est un réservoir de potentialités que la culture devra actualiser via des processus d'apprentissage: l'enfant devra apprendre à parler, devra apprendre à se tenir, devra apprendre à calculer...

        Ainsi, s'il y a une nature humaine, celle-ci ne suffit pas: il faut y ajouter une culture humaine qui va actualiser les potentialités de chaque personne. En d'autres mots, s'il y a de l'inné chez l'homme, une hérédité qui se transmet par le code génétique, il y a aussi de l'acquis, soit un héritage qui se transmet par la culture.


        Nous allons à présent nous appuyer sur l'exemple d'un enfant sauvage, c'est-à-dire d'un enfant qui n'a précisément pas pu profiter de ces différents processus d'apprentissage qui lui aurait permis de devenir plus qu'un simple homo sapiens, plus qu'une être naturel.

        Tout d'abord, il s'agit de lire les textes sur les liens suivants:


http://classiques.uqac.ca/classiques/itard_jean/victor_de_l_Aveyron/victor_preface_folliot.html


http://classiques.uqac.ca/classiques/itard_jean/victor_de_l_Aveyron/itard_victor_aveyron.pdf (page 4 à 15).


        Ces textes nous présentent l'histoire d'un enfant sauvage, appelé Victor, qui fut trouvé dans la forêt de l'Aveyron, et qui fut pris en charge par le docteur Itard. Le jeune Victor n'a donc pas pu profiter des différents processus d'apprentissage, ce qui a laissé en lui les facultés proprement humaines dans un état de sommeil irréversible. Victor est incapable de parler, incapable de vivre en société. Tout ce qu'il fait se résume au simple besoin, dénué de tous désirs. Il n'éprouve par exemple aucune gourmandise, mais se contente de quelques glands, châtaignes, et de tout ce que lui offrait la simple vie sylvestre. Il présente une somme de comportement que l'on serait porté à juger au premier plan comme animal. Ainsi, Victor a faim, mais n'a pas de gourmandise (il a une totale aversion pour les sucreries, les épices, l'alcool et le vin). Il ne saisit pas non plus lorsqu'il se retrouve face à son reflet dans le miroir, qu'il s'agit d'une image de sa propre personne. Il cherche derrière le miroir quelqu'un susceptible de s'y cacher. En cela il ressemble à bien des animaux incapable de saisir que l'image dans le miroir n'est qu'un reflet d'eux-mêmes, et non une autre personne.

        Il faut ici faire quelques précisions à propos de ce que l'on nomme le stade du miroir. L'enfant humain se vit aux premiers âges de sa vie comme morcelé, fragmenté. C'est-à-dire? Il n'a pas conscience qu'il forme une unité qui serait précisément un moi. Il ne fait d'ailleurs pas tout à fait la différence entre ce qui relève de lui et ce qui relève d'autrui. Lorsqu'il voit tomber un enfant, il pleure; lorsqu'il tape un camarade, il se plaint d'avoir été tapé. L'enfant ne saisit pas encore son unité propre, ce qui le différencie des autres et fait qu'il est lui et non ces autres. A ce moment-là (avant 36 mois en principe), lorsqu'il se regarde dans le miroir, il croit qu'il s'agit de quelqu'un d'autre. En cela, il est proche de Victor. Mais progressivement, il va comprendre que cette image dans le miroir n'est précisément qu'une image, et non un être réel. Puis, dans un troisième temps il comprendra que cette image c'est la sienne. C'est ainsi que l'enfant commence à dire moi et se comprend comme différent des autres. Il acquiert une unité, il cesse d'être dispersé, grâce à cette image qu'il acquiert de lui-même.

        Victor n'en est pas là, il n'a pas su passer le stade du miroir et en est resté à l'idée que quelqu'un d'autre agit face à lui: il n'a tout simplement pas conscience de lui-même, conscience de ce qu'il est.

        Ainsi, Victor présente une somme de comportement propre à l'animal: de l'imperturbabilité dans les miasmes et la puanteur en passant par l'insensibilité aux sons qui deviennent musique, jusqu'à l'incapacité de parler, il ne présente rien de proprement humain .

        Mais est-il pour autant totalement un animal? A cette question, on peut répondre négativement puisqu'il présente en parallèle une série de comportements qu'on ne peut retrouver chez les animaux. Nous en énumérons certains et nous les analyserons.

  • La fascination pour le feu: Victor, au contraire de tout le reste du règne animal, n'a pas peur du feu mais est précisément fasciné par lui. Qu'est-ce que cela signifie? On sait que le feu a une puissance très grande sur l'imaginaire humain. La preuve en est la difficulté qu'éprouve les professeurs de physique-chimie dès qu'une expérience est en relation avec le feu, les explosions. Les élèves oublient les aspects proprement scientifique, et laisse place à un fascination ludique pour cet élément. Chacun a un rapport propre au feu, mais il s'agit toujours d'un rapport particulier pouvant aller jusqu'à la pathologique pyromanie.

  • La contemplation: Victor contemple par exemple la lune ou les reflets sur la surface du lac. Ceci n'est pas un détail car voilà bien quelque chose que l'animal est incapable de faire: contempler. En effet, contempler, c'est regarder quelque chose comme une fin en soi et non comme un moyen. Dans la contemplation, j'envisage un objet pour lui-même, non pour ce qu'il serait susceptible de m'apporter. En somme dans la contemplation, je fais taire mes besoins, je cesse d'envisager les choses avec intérêt. L'animal, au contraire, vit dans un monde de besoins.

    Ainsi, la tique vit dans un monde où il existe uniquement des choses en rapport avec ses besoins. Le reste, ce n'est pas qu'elle ne le voit pas, mais c'est bien tout simplement que cela n'existe pas pour elle. Le monde de la tique c'est en somme la tige d'herbe où elle doit se hisser, les follicules sébacées qu'émettent les mammifères, la chaleur et les poils. Elle vit en somme dans un monde réduit au stricte nécessaire, et heureusement! Si elle veut que son comportement soit adapté, si elle veut survivre, elle ne peut pas perdre son temps à envisager d'autres facettes de l'univers. La tique est occupée non à vivre mais à survivre, et tout ce qu'elle envisage du monde, elle envisage sous l'angle de ses besoins. La contemplation est quelque chose de propre à l'homme précisément parce qu'il est capable de s'émanciper de ses besoins. Ainsi, je ne contemple pas mon plateau repas à la cantine. Ce dernier est envisagé comme un moyen de pourvoir à ma faim ou à ma soif. Lorsque je le regarde, il me renvoie à un besoin précis. Au contraire, la contemplation n'envisage plus la chose comme un moyen: la chose ne me renvoie plus à autre chose qu'elle même. La lune qu'observe Victor ne lui est d'aucune utilité pour sa survie. Elle fait ici preuve d'une ébauche de comportement d'homme.

  • L'aversion à l'égard de l'instinct sexuel: Victor n'éprouve pas d'intérêt pour l'instinct de reproduction, alors qu'on sait que ce dernier est un motif d'action universel dans le règne animal. Ce qui semble le plus naturel, ce qui est quasiment une loi dans la nature, Victor ne l'éprouve précisément pas. Ceci est encore une curiosité qui distingue Victor du pur animal.


        Force est de constatée que Victor n'est pas non plus et totalement un animal. L'homme soustrait à la culture ne devient pas pour autant semblable aux bêtes. Il est une exception dans le monde culturel des hommes, mais aussi dans le monde animal. Il n'est pas totalement réglé par l'instinct comme le démontre les points soulevés précédemment.

        Quoiqu'il en soit, et avant de s'attarder sur ces particularités, on retient que l'homme n'est précisément pas homme sans la culture, sans ces processus qui vont actualiser en lui ce qui n'existe que sous la forme de possibilités. Encore une fois, on naît homme mais que potentiellement humain: c'est à la culture qu'il revient d'agir par différents processus d'apprentissages.

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