l'échange avec l'autre

 

  1.  
    1.  
      1. L'échange avec l'autre

 

        Dans mon horizon, quelque point se détache du reste du monde précisément parce qu'il ne sont pas des objets, mais bien des sujets. Et, entre autres points communs, j'ai notamment avec ces sujets celui de pouvoir parler. Cependant, si nous pouvons échanger avec les autres, on remarquera que tous les échanges ne sont pas de même qualité ou de même intensité. En somme, l'échange est parfois plus fort que d'autre. Or, à quoi cela tient-il?

 

  1.  
    1.  
      1. Les relations quotidiennes

 

        Dans la vie de tous les jours, il n'est pas certain que tous les échangent se valent pour ainsi dire. On peut se poser une question simple: pourquoi cette inauthenticité dans la plupart de nos rapports? Tout d'abord, qu'appelons-nous une relation authentique? On peut supposer qu'il s'agit d'une relation où les deux sujets sont ouverts l'un en direction de l'autre, où chacun échange justement et partage une part de lui-même, un part véritablement propre. Dans la relation authentique, je dis qui je suis à l'autre, je ne me cache pas.

        En somme, l'échange peut être un endroit où je me retrouve pleinement tel que je suis, et où je prend l'autre également tel qu'il est. La chose est bien évidemment rare, on s'en doute, du moins assez pour que nous accordions une grande valeur à ce type de relation. Mais alors, qu'est-ce qui empêche l'échange d'accéder à cette véritable ouverture à l'autre? En d'autres termes, si l'échange nécessite véritablement cette ouverture à l'autre pour que précisément quelque chose soit échangé, soit une part moi offert à l'autre autant qu'un part de l'autre offert à moi-même, peut-on seulement encore parler d'échange dans le cas des relations sociales et quotidiennes?

 

        A y regarder de plus près, la chose est pour le moins curieuses. En effet, nous comptons à notre époque une multiplication des moyens d'échanges, de l'internet en passant par le téléphone, le téléphone même portable, ou encore les moyens de transports qui nous permettent d'aller à l'autre bout du monde en l'espace de 24 heures, on pourrait être tenter de penser que la chose est bénéfique.

        En effet, avec cette multiplication des supports et des canaux d'échange, je peux communiquer par messagerie instantanée informatique avec une personne au bout du monde, faire des rencontres sur des sites qui hébergent parfois des millions de profils, incarner un avatar de second life©, et pourtant, ai-je pour autant l'impression qu'il s'agit toujours d'un véritable échange?

        Nous comprenons après l'étude du texte d'Adam Smith que toute une série de rapports liés aux échanges économiques ne sont pour ainsi dire pas authentiques dans le sens où nous l'entendons. De mon boulanger, je n'attends pas un dialogue où chacun s'ouvre à l'autre, mais tout simplement du pain. On comprendra sans peine que ce type de rapport recentré autours d'intérêts égoïstes est tout aussi important.

        Mais pour le reste? Pourquoi la plupart de nos échanges sont un parfait évitement de l'autre plutôt qu'une rencontre pleinement authentique? Pourquoi ne sont-ils tout bonnement pas des échanges ou du moins que des ersatz d'échanges?


  1.  
    1.  
      1. La mauvaise foi


        Le fait est que nous jouons la plupart du temps un véritable rôle. Attardons nous un instant sur cet extrait d'un texte de Sartre dans l'Être et le Néant:

        « Il a le geste vif et appuyé, un peu trop précis, un peu trop rapide, il vient vers les ­consommateurs d'un pas un peu trop vif, il s'incline avec un peu trop d'empressement, sa voix, ses yeux expriment un intérêt un peu trop plein de sollicitude pour la commande du client, enfin le voilà qui revient, en essayant d'imiter dans sa démarche la rigueur inflexible d'on ne sait quel automate, tout en portant son plateau avec une sorte de témérité de funambule [...]. Toute sa conduite nous semble un jeu [...]. Il joue, il s'amuse. Mais à quoi joue-t-il ? Il ne faut pas l'observer longtemps pour s'en rendre compte : il joue à être garçon de café. »

 

          Ce garçon de café en fait pour ainsi dire trop. Ce qu'il cherche, c'est à se confondre, à d'identifier avec sa fonction propre qu'est celle de garçon de café. Il veut tellement devenir cette fonction qu'il se persuade qu'il l'est proprement. Or, le problème, c'est qu'il ne l'est pas: mieux il ne le sera jamais tout comme personne ne sera jamais garçon de café. Pourquoi? Tout simplement parce que son essence lui échappe. Qu'est-ce que cela signifie au juste?

        L'être humain est un pouvoir-être-autre perpétuel, à tout instant il peut être autre chose, son être ne se fixe jamais dans une forme définitive. Et cela vient précisément du fait qu'il a une conscience faisant de moi ce que Sartre appelle un être pour-soi. En effet, la conscience est avant tout réflexivité, retour sur soi. Par la conscience je peux prendre une certaine distance avec ce que je suis, je peux pendant un instant ne pas être complètement ce que je suis, je peux ne pas être collé à l'être. Je ne suis pas emporté par l'être, je peux m'en écarter en partie par cette prise de conscience justement.


        Au contraire, la bouteille qui valse sur le plateau du garçon de café n'a pas de conscience. Elle ne peut prendre de distance avec ce qu'elle est: ce qu'elle est, elle est en-soi, c'est-à-dire que son être est déterminé. La bouteille c'est une bouteille, et c'est tout. Cette réalité qu'est la bouteille est close sur elle-même. Si, pour ma part, j'étais pleinement quelque chose, je ne pourrai m'en distancier, je ne pourrai m'en écarter par un geste de conscience, un geste de retour sur moi. Il faut donc qu'une part de moi soit libre, qu'une part ne soit pas pleinement ce que je suis. On pourrait dire que l'homme est condamné à n'être jamais pleinement ce qu'il est, qu'il est condamné à être libre comme le dit Sartre lui-même.

        Mais on comprend bien que cette liberté est quelque chose d'angoissant. J'aimerai bien être quelque chose, coïncider avec moi-même, être ce que je suis une bonne fois pour toute! Toute conscience tend ainsi à fuir l'angoissante liberté en jouant un rôle comme notre garçon de café, en tentant d'être quelque chose de définitif: alors que toute conscience est être-pour-soi, elle tente de devenir être-en-soi. C'est ce que Sartre appelle la mauvaise foi: soit cette tendance que l'homme a de fuir sa liberté, en s'enferrant dans un rôle.

       Et les autres participent largement à ce processus puisque ce qu'ils enferment le garçon dans ce rôle de garçon de café: ils attendent de lui qu'il soit un garçon de café. On saisit ainsi comment l'échange peut devenir inauthentique lorsque chacun fuit cette dimension profondément libre de son être, lorsqu'il est de mauvaise foi. Le véritable échange demande donc de dépasser les rôles dans lesquels on s'enferre.


  1.  
    1.  
      1. La cristallisation


        Ainsi, pour que la rencontre authentique existe avec l'autre, qu'il y ait véritablement échange de quelque chose, il faudrait à la fois que je sois pleinement moi-même et que l'autre soit lui aussi pleinement lui, pleinement et librement lui-même.

        Dans De l'amour Stendhal décrit un processus qu'il appelle la cristallisation. Lorsqu'on laisse un morceau de bois pendant un certain temps dans une saline, il se recouvre progressivement de cristaux au point de devenir absolument méconnaissable. Ce processus selon l'auteur décrit habilement ce qu'on appelle la passion. Dans la passion, je recouvre proprement l'être aimé, je projette sur lui les qualités que je voudrais qu'il ait. Le cas le plus flagrant de projection, et également le plus pathologique, est celui qu'on appelle érotomanie. A partir d'une seule rencontre, d'une seul entrevue, l'être rencontré devient un simple prétexte à toutes sortes de projections fantasmatiques et délirantes.

        Dans la passion, certes ce mécanisme est évidemment moins puissant mais il demeure: l'autre devient le support de toute sorte de projections, des projections de mes idéaux, mes rêves. Il n'est plus lui, il est ce que je désire qu'il soit. En somme, ce que j'aime chez lui, ce n'est pas tant lui précisément, mais mes propres projections, mes propres idéaux, mes propres rêves. On l'a compris, ce que j'aime chez lui, c'est moi. L'autre n'est qu'un moyen d'assouvir quelque chose de profondément narcissique: c'est moi que j'aime à travers lui.

        On se doute cependant que ce mécanisme tend à s'estomper avec la quotidienneté: plus je passe de temps avec l'autre, plus cette cristallisation se fissure par endroit. Tout comme Narcis qui se noie en admirant son propre reflet dans l'eau, le passionné finit par être confronté à l'obligation de s'apercevoir que l'autre n'est pas lui mais bien autre, différent. On peut cependant imaginer ce processus comme continuant à partir d'un rapport de force où j'impose à l'autre de devenir ce que je veux qu'il soit.


        Dans tous les cas, on comprend que, tout comme la mauvaise foi, la cristallisation est un véritable obstacle dans l'échange. Dans ce cas précis, je n'échange plus rien avec l'autre puisque je cache son altérité, sa différence, ce qu'il est susceptible de me donné de lui, derrière une somme de projections. L'échange nécessite donc de se défaire de cette tendance à vrai dire courante pour rencontrer et véritablement recevoir de l'autre.

        Il faut remarquer que si l'autre n'est pas moi, il est alors inquiétant parce que potentiellement source de comportement nouveau, inattendu. Je cherche donc toujours d'une manière ou d'une autre à faire de l'autre un annexe de moi, je tente de le digérer, de dissimuler ce qui pour moi est source de peur. En effet, l'autre, c'est celui qui peut proprement m'altérer justement: je tente donc de le réduire à ce que je suis, à ce que je connais comme miens. Le véritable échange demande donc que je me libère de cette peur que l'autre m'inspire en première instance.

Créer un site gratuit avec e-monsite - Signaler un contenu illicite sur ce site

×