L'annonciation de Francesco del Cossa

 

  1. L'Annonciation, Francesco del Cossa

 

        Le tableau a été peint en 1470, et il est actuellement conservé au musée de Dresde. Il faut savoir que ce qui intéresse alors beaucoup les peintres, c'est la perspective. C'est en ces temps-là, presque nouveau pourrions-nous dire. Notons la présence d'une colonne au centre de la toile, avec, de part et d'autre de cette colonne, un personnage. A droite, la perspective s'enfonce vers la chambre de Marie, la vierge étant devant cette chambre. A gauche, la perspective s'enfonce sur une ville avec des palais (et même un chien qui passe..), l'Ange étant devant cette ville.

        Il faut préciser que Francesco del Cossa n'est pas le seul à avoir peint l'Annonciation. Beaucoup de peintres l'ont fait (à commencer par le célébre Leonardo Da Vinci) . Mais la particularité de cette toile, c'est que nos deux protagonistes ne sont pas l'un en face de l'autre. A vrai dire, si l'on fait un plan qui respecte parfaitement la perspective de Francesco del Cossa, on se rend vite compte que l'Ange se trouve en face de la colonne centrale, de telle sorte que Marie lui est presque cachée par cette satanée colonne! Pourquoi? Est-ce une erreur de Francesco del Cossa?

        A vrai dire, non. Del Cossa n'a pas fait cela par hasard, on sait qu'il passait beaucoup de temps à réfléchir sur ses travaux de perspectives. Après tout, Dieu voit à travers les montagnes, un Ange peut bien voir à travers une colonne. Plus sérieusement, il faut savoir que la colonne est en fait l'un des plus traditionnels symbole du Christ. Un adage latin énonce Columna est Christus, le Christ est une colonne. C'est bien vu puisque, pour peindre ce qui est somme toute impossible à représenter, ce qui est un mystère, ce qui est invisible, Francesco del Cossa a utilisé une colonne. En effet, la question que se pose alors les peintres, c'est: comment représenter l'immaculée conception? Comment représenter quelque chose de si mystérieux? Eh bien, ici, le Christ est là, déjà présent, mais secrètement.

        Mais ce qui nous intéresse ici, c'est surtout un détail du tableau, un détail assez étonnant qui se trouve en bas à droite: l'escargot. Que fait, dans le temple de la vierge, si propre, si nette, un gastéropode dont on imagine aisément les traces de baves laissées derrière lui? On peut observer dans un premier temps une croix dans le tableau. En effet, il existe d'abord une ligne de jonction entre l'Ange et la Vierge. Puis, en partant de l'escargot tout en passant par la main de l'Ange, on atteint un autre détail: Dieu le père en personne. D'accord, Dieu est là. Après tout le Christ y était, donc pourquoi pas Dieu. Les historiens de l'art, remarquant que l'escargot faisait la même dimension sur la toile que Dieu, ont supposé que l'escargot incarnait tout simplement Dieu dans le premier plan. Cela peut paraître stupide, mais au fond pas complètement. En effet, c'était une pensée tout à fait normale au Moyen-Âge. Pourquoi? L'un des grands problème à l'époque était de comprendre pourquoi Dieu avait mis tant de temps entre la Chute et l'incarnation? Pourquoi est-il allé si lentement, lui qui savait que l'incarnation allait avoir lieu, pourquoi a-t-il fait l'escargot? On la comprit, l'escargot représenterait la lenteur que Dieu a mis à s'incarner d'une manière si fulgurante dans la figure de son fils.

        Cependant, on peut s'orienter vers une autre interprétation, plus intéressante certes, mais également plus vraisemblable. Si l'on regarde bien cet escargot, il est énorme. En effet, en le comparant simplement au pied de l'Ange, cela semble évident. Bien sûr, comme le précise Daniel Arasse dans Histoires de peintures, on ignore quel peut être la pointure exacte d'un Ange. Mais, à partir du moment où il s'incarne mutatis mutandis en homme, on peut imaginer que sa pointure avoisine les trente centimètres. En comparaison, cela nous ferait un escargot de dix huit centimètres!

        Et, avec un peu de connaissance sur l'œuvre de del Cossa, on sait une fois de plus que cela n'est de toute évidence pas une erreur de la part du peintre. Alors comment comprendre, et la présence d'un gastéropode dans le palais de la Vierge, et cette taille démesurée?

        Tout devient compréhensible à partir du moment où l'on sait dans un premier temps que l'escargot n'est simplement pas dans le tableau, mais bien sur le tableau. A l'origine, l'escargot figure sur le cadre de la peinture, il est pour ainsi dire entre notre espace et celui du tableau. Si on le considère à partir de notre espace, on se rend compte que l'escargot fait une dimension tout à fait normale.

        A cela s'ajoute un fait iconographique. Qu'est-ce que l'iconographie? En histoire de l'art, il s'agit de réfléchir sur la récurrence de certaines figures dans plusieurs peintures. Par exemple, on étudie l'apparition des escargots dans les toiles, leur signification pour le contexte de l'époque, la manière dont on les peint, où on les place... Or, l'iconographie de l'escargot nous apprend que ce dernier représentait au Moyen-Âge également et beaucoup plus fréquemment la Vierge. Pourquoi? A l'époque, on croyait que les escargots étaient fertilisés par la rosée qui tombait du ciel le matin. De même, on sait qu'au Moyen-Âge, l'ensemencement de la Vierge par le divin était comparé à la fertilisation de la terre par la pluie. L'adage latin s'énonçant comme suit: « Rorate coeli... », soit « Cieux laissez tomber votre rosée... ».

Si l'on résume ces deux points, on comprend donc que:

  • L'escargot, non pas dans mais sur le tableau, est quasiment dans notre espace.

  • Il est une figure de la Vierge.

 

        Que veut donc nous dire, dans ce cas, Francesco del Cossa? On pourrait l'énoncer ainsi: de même que dans notre monde à nous, dans notre espace, l'escargot n'est qu'une figure dissemblable de la Vierge, de même ce tableau est une figure dissemblable de l'Annonciation. Ce tableau ne représente pas la vérité de l'Annonciation, il n'est qu'une représentation de celle-ci.

        Pour del Cossa, on peut donc dire que peindre, ce n'est pas retranscrire exactement le réel, c'est justement le représenter. Pascal dira plus tard: « Quelle vanité que la peinture qui attire l'admiration pour la ressemblance des choses dont on n'admire point les originaux » (pensée 37).

Il va donc nous falloir nous pencher sur la représentation dans l'art. Qu'est-ce que représenter? Quel rapport y a-t-il entre une peinture et son modèle? Devons-nous penser comme del Cossa que la représentation picturale n'est qu'une dissemblance, quelque chose en somme de moins bien, de dégradé par rapport à l'original?

 

          => J'aimerai ici faire deux précisions. La première, c'est que ce cours est largement inspiré de l'ouvrage de Daniel Arasse, Histoires de peintures: les références sont dans la rubrique "bibliographie". Je ne serai que trop vous en conseiller la lecture. Deuxièmement, vous pourrez faire le lien entre ce cours et la fiche sur la mimesis platonicienne.

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