imitation et idéalisation

 

  1. La question de l'imitation, l'idéalisation, et de la stylisation.


        Qu'est-ce que représenter quelque chose? Cela suppose qu'il soit déjà présent, pour que nous le représentions à nouveau. Quel est l'intérêt? Est-ce qu'une représentation picturale est réellement un véritable double de quelque chose de déjà présent, une pure imitation?

        D'ailleurs, la question peut se poser autrement: est-ce même possible pour une peinture d'être l'exacte clone d'une réalité préalable? Si la représentation est une seconde présentation, nous allons devoir étudier le type de rapport qui existe entre l'image et le réel, entre la copie et son modèle. Nous allons constater qu'on peut comptabiliser deux types de rapports: l'imitation et l'idéalisation.


  1. L'imitation

 

        On peut de toute évidence admirer la capacité de certains artistes à copier la nature jusque dans ses moindres détails. Il existe à ce sujet bien des légendes: les raisins de Zeuxis que les oiseaux viennent picorer, ou encore Pygmalion amoureux de sa propre statue. On pense même à une mouche qu'un élève de Giotto avait peinte sur une de ses toiles, et que ce dernier tenta de chasser d'un geste de la main. En Chine, ce rapport entre imaginaire et réel a longtemps était apprécié: on sait qu'un empereur chinois demanda à l'un de ses peintres d'effacer une cascade peinte sur l'un de ses murs car le bruit de l'eau l'empêchait de dormir...

        L'imitation fait qu'un peintre désire atteindre une sorte de vérité. Laquelle? Cette dernière se définit par la parfaite imitation du réel. Il faut qu'il y ait une adéquation entre l'oeuvre et la réalité. Cette définition de la vérité est dite définition classique de la vérité. Ainsi, la peinture ne doit pas seulement être regardée. Elle ne s'adresse pas seulement aux yeux, mais également aux autres sens, comme le toucher. La perspective permet ainsi de donner un relief aux objets, on leur donne un volume, de la matière, on crée une profondeur dans la toile.

        Or, cela est pour le moins étrange: il y a un paradoxe. Si la vérité est entendue comme adéquation de l'objet et de sa copie, on peut ainsi dire que la vérité devient une illusion. En effet, les raisins de Zeuxis trompent comme nous l'avons vu les oiseaux. Ils font illusion. Car, malgré leur énorme ressemblance, les oiseaux vont vite comprendre qu'ils ne sont précisément pas des raisins, mais une simple imitation. Plus une peinture pousserait donc ce mensonge, plus elle serait proche de la vérité.

        Nous l'avons dit, une imitation est à la fois vaine (pourquoi reproduire ce qui déjà a été produit?) et impossible. Pourquoi dire impossible? Pourquoi serait-il impossible de reproduire exactement la réalité? Tout simplement parce qu'il est assez difficile de dire ce qu'est la réalité, et surtout, la vision de cette dernière semble être bien différente d'une civilisation à une autre.

        Ceci semble difficile à comprendre en premier lieu, pourtant, notre vision de la réalité, « notre » réalité est précisément « notre » parce qu'elle est construite. Qu'est-ce que cela signifie? Il y a comme un filtre toujours présent entre nous et la réalité, un filtre qui nous pousse à la concevoir d'une certaine manière. En somme, jamais personne n'atteint ce qu'est la réalité en soi, nous n'avons toujours qu'une approche pour soi.

        Ce filtre qui s'interpose entre nous et la réalité peut-être par exemple le langage. Comme le dit le philosophe Quine, notre langage est une véritable théorie sur le monde. Hériter d'une langue, c'est hériter de bien plus que des mots, c'est hériter d'une certaine vision du monde. Par exemple, nous n'avons qu'un mot pour dire « neige ». Et, lorsque la neige est face à nous, nous voyons une sorte de bloc blanc poudreux que nous appelons neige. Au contraire, l'esquimau, qui possède presque 100 mots, pour dire neige, y distingue quant à lui mille nuances. Il ne voit pas de la neige, il voit beaucoup plus qu'un simple bloc blanc et poudreux: il habite pour ainsi dire une réalité que nous ne connaissons pas.

        On sait que certains primitifs dessinaient les animaux avec leur entrailles et leur squelettes. Or, de toute évidence, ces éléments font partie du réel: un animal a bien une charpente osseuse, des organes. Cependant, lorsque Léonard de Vinci peint la Joconde, il ne dessine pas son crane, ses globes oculaires, sa cavité osseuse nasale... On voit que d'une époque à l'autre, d'une civilisation à une autre, la réalité n'est pas la même, que la réalité est en faite une convention.

        Même ce qui semble le plus près de la réalité comme un documentaire, une photographie de guerre, sont en fait de véritables constructions. Le documentaliste ne filme pas la réalité telle quelle: il l'a met en scène par un certain éclairage, un certain choix d'angle de caméra, un montage qui supprime ce qui ne lui semble pas intéressant, et qui conserve ce qui se prête le mieux à la narration qu'il monte. De même, la plupart des photographie de guerre, ne sont en réalité jamais vraies. Elles ont été montées de toute pièce, de l'emplacement de ses protagonistes, jusqu'à la retouche par la palette graphique.

        Alors que reste-t-il de l'imitation? Puisqu'elle est inutile et vaine, pourquoi y attacher de l'importance? Ici, nous allons nous concentrer précisément sur la doctrine platonicienne de la mimesis.

=> Fiche sur Platon: cette fiche est dans la rubrique "article et aide à la dissertation"

 

        Il s'agit alors de se poser une autre question: l'imitation est-elle un simple copier-coller de la réalité? Si l'on prend l'exemple de cette sculpture de cheval, on sait que d'un strict point de vue anatomique, le cheval ne peut exercer une telle détente de ses membres. Ou encore, pour prendre ce tableau de Munch intitulé Le Cri: avez-vous déjà rencontré quelqu'un qui ressemble à ça?

        Que dire de ces tableaux qui ne semblent en rien représenter stricto sensus la réalité? Nous offre-t-il quelque chose d'autre ayant attrait à la réalité? On comprend que cette représentation pourtant irréelle du cheval permet pourtant de retranscrire toute la puissance de l'impulsion du saut. Le visage déformé par le cri dans le tableau de Munch nous permet de ressentir toute l'intensité de ce cri. On comprend que pour retranscrire une impression due à la réalité, il faut quelque part lui être infidèle dans sa représentation. Pour réussir à donner l'impression juste, il s'agit de mentir sur la forme: mieux, pour retranscrire la réalité, il s'agit de la déréaliser, de la déformer.

        Un tableau double la réalité, non pas comme le double d'un calque, mais comme une voiture en double une autre. Ce qui fait de l'imitation non pas forcément une copie de la forme de l'objet, mais aussi la retranscription d'une impression parfois subjective.

   2.  L'idéalisation

 

        Pour comprendre le processus de l'idéalisation, nous pourrions partir de l'exemple suivant. Un sculpteur grec désirait réaliser la statue d'une déesse. Cependant, il ne parvenait pas à trouver dans la Cité une jeune fille qui soit selon lui assez belle pour servir de modèle. Il décida alors d'en choisir une dizaine, et de prendre à chacune sa perfection particulière, composant de cette manière la beauté idéale.

        Il faut faire quelques précisions à propos de ce terme même « idéal ». En entend par idéal quelque chose qui d'habitude est en dehors de la réalité, impossible à atteindre. On peut par exemple imaginer un monde idéal vers lequel précisément on tend par nos actions « asymptotiquement » sans jamais l'atteindre. Je peux me fixer pour idéal de comportement de ne jamais mentir: il est possible qu'il m'arrive tout de même de mentir par omission ou même par nécessité. Néanmoins, je continue à suivre cet idéal, en tentant de lui être le plus fidèle possible.

        On peut suivre ici cette sentence de Kant qui veut qu'une oeuvre d'art ne soit pas la représentation d'une belle chose mais la belle représentation d'une chose. Le peintre Manet avait à l'époque scandalisé bien du monde avec sa peinture appelait l'Olympia. Aux yeux des critiques, une peinture réaliste ne devait pas être « ressemblante »mais justement idéalisée.

        L'idéalisation requiert un instant de nier le réel précisément parce que ce dernier est rempli d'imperfection, de défaut que l'art se doit de corriger. On parle d'idéalisation en ce sens qu'une chose est peinte à partir d'une idée que ce fait le peintre, une idée parfaite qui ne se trouve que dans son esprit, et qui gomme ce que le réel a d'incorrect, d'imparfait.

        => Ce cours s'inspire d'un excellent ouvrage du non moins excellent Christian Godin: Le nouveau cours de philosophie. Etant rare qu'un auteur aussi passionnant reste tout à la fois aussi abordable, je ne serai une fois de plus que trop vous conseiller d'y jeter un coup d'oeil.

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