entéléchie? A tes souhaits!

 

  1. Épilogue: entéléchie? A tes souhaits!



         J'aimerai finir ce chapitre par la présentation d'une notion qui me semble essentielle. Elle nous vient de la Grèce antique et constitue quelque chose d'absolument incroyable: il s'agit de la notion d'entéléchie.

        Avant tout, cette notion provient d'une branche particulière de la philosophie que nous auront peut-être la chance d'aborder cette année, à savoir la métaphysique. Nous en avons parlé rapidement, mais on pourrait résumer le travail de cette passionnante discipline de la manière suivante. La métaphysique est une science qui s'occupe de comprendre de quoi est fait ultimement le réel. Elle répond en somme à la question: de quoi est fait le réel?


        a) Essence générique, essence individuelle


        Une question métaphysique toute simple, et qui pourrait vous éclairer, pourrait être la suivante: qu'est-ce qui fait que vous reconnaissez votre meilleur ami le matin en arrivant dans la cour? Qu'est-ce qui fait que, même s'il changeait d'habits, de coiffure, s'il se laissait pousser une longue barbe, s'il perdait une jambe (décidément il aurait fait un sacré voyage!), s'il se couvrait de piercing et de tatouages, vous le reconnaitriez encore? Cette investigation est typiquement métaphysique: elle pose la question de ce qui demeure dans le changement. Votre ami change sur bien des points mais vous parvenez à le reconnaître parce qu'il existe quelque chose de fixe derrière tout ces changements. Ce quelque chose, c'est ce qui le caractérise en propre, et c'est ce que les métaphysiciens appellent l'essence.

        L'essence, c'est ce qui répond à la question qu'est-ce que.... Ainsi, si vous voulez connaître l'essence d'un verre, vous allez vous poser la question: Qu'est-ce qu'un verre? On peut apporter pas mal de réponses à ce genre de question. Par exemple, on peut dire qu'un verre c'est un récipient. Par là on aura cerné quelque chose de l'essence du verre, soit quelque chose que tous les verres ont en commun. Par contre, si à cette question, je réponds qu'un verre c'est quelque chose de transparent, je passe pour ainsi dire à côté de la question. Un verre peut certes être transparent mais ce n'est pas le cas de tous les verres: il en existe en bleu, en vert, en opaque, en translucide... La couleur d'un verre, ou encore le fait qu'il soit transparent ou non ne décrit pas l'essence du verre mais ce que les métaphysiciens appellent des attributs accidentels. Pourquoi parler d'accident? Tout simplement parce que c'est un terme qui désigne l'inverse d'essentiel. Il y a ce qui est essentiel, ce qu'ont tous les verres en propre, comme le fait d'être des récipients, et puis il y a ce qui n'est pas essentiel, ce qui est accidentel, comme la forme, la couleur, la taille...

        Pour en revenir à votre ami dans la cours, on comprend que les habits, la coiffure, la barbe, la jambe en moins, les piercing et les tatouages, eh bien tout cela ce sont des attributs accidentels: ils ne permettent pas de cerner l'essence de votre ami qui elle est fixe et permet sa reconnaissance.

        En fait, cet exemple précis va nous pousser à nous concentrer sur deux types d'essence: les essences génériques et les essences particulières. Ce n'est pas si compliqué malgré l'usage de ses termes, comme vous allez pouvoir vous en rendre compte.

        Vous par exemple, qui êtes entrain de lire ces lignes, vous avez une essence générique et une essence particulière: rassurez-vous ce n'est ni grave ni douloureux. Votre essence générique, c'est le fait d'être un humain. Vous appartenez en effet à un genre qu'est celui de l'humain. Votre petit chat a lui aussi une essence générique qu'est le fait d'être un chat. Vous remarquerez que vous partagez votre essence générique avec tous les autres humains. Nous sommes tous des humains. Alors il nous faut répondre à la question difficile qu'est-ce qu'un homme? Et c'est à vrai dire bien difficile!

        Certains dans le passé ont répondu que l'homme était un être bipède sans plume. Mais un mauvais élève (Diogène de Synope) a alors brandi un poulet dans une de ses mains et à dit non sans fierté: « ceci est un homme ». On l'a compris, cette définition de l'essence générique ne suffit pas.

         Notre cours sur la culture nous a fait progressivement comprendre que l'homme ne se résumait pas à la nature, que ce qui le caractérisait en propre c'est d'être un être culturel. Cela le différencie fondamentalement des autres êtres vivants. Qu'est-ce que l'homme? C'est un être qui naît avec des possibles que son environnement culturel va avoir à charge de développer. C'est pour cela qu'on fabrique des professeurs, des parents, des éducateurs, des moniteurs d'auto-école, des maîtres-nageur... Qu'est-ce que l'homme? C'est un être de désir comme nous l'avons vu, un être qui se détache de la nature et a une vocation métaphysique. Un être qui transforme la nourriture en gastronomie, la boisson en breuvage, le bruit en musique, la reproduction en amour, l'hygiène en cosmétique, le sommeil en rêve...

        Nous voilà mieux informés sur ce qu'est l'homme du point de vue de son essence générique, sur ce que nous sommes donc d'un point de vue générique.

         Maintenant, il nous faut élucider le mystère de l'essence individuelle. Qu'est-ce que cela? Eh bien on remarque que si je veux définir mon meilleur ami, je ne peux me contenter de dire que c'est un être culturel, un être de désir car de cette manière je ne le différencie pas des autres personnes. Admettons que cet ami s'appelle Gérard. Il me faut définir ce qui fait le propre de Gérard, le Qu'est-ce que Gérard, soit ce que les métaphysiciens appellent la « gérardité ».

        On comprend qu'ici la tâche de définition est encore plus difficile puisqu'il faut cerner ce que cela est d'être Gérard et personne d'autre. Or, nous sommes alors confrontés à un problème de taille, c'est que Gérard peut changer à tout instant. Il suffit que je dise que Gérard est gentil, pour que par sa méchanceté l'heure suivante il me démontre que non. Il suffit que je dise que Gérard est intelligent pour le surprendre un instant plus tard entrain d'écouter du Christophe Maé. Alors comment faire? Il semble que l'essence individuelle de chacun soit impossible à cerner, l'autre pouvant toujours finir par être autre chose que ce que je dis et que ce que je crois qu'il est.

        Il n'empêche que chacun naît avec certaines possibilités et non pas d'autres. Par exemple, je peux naître avec un certain don pour les mathématiques, et une incapacité totale à dessiner le plus simple motif. Je peux naître avec une capacité à faire de la musique, et être totalement incapable de parler la moindre langue étrangère correctement. Bien sûr, chacun peut se dépasser, et devenir doué en dessin alors qu'il se révélait médiocre du point de vue de cette aptitude. Mais, il s'agit d'être conscient que l'on naît avec certaines capacités qui dominent largement les autres. Encore faut-il bien évidemment les connaître.

        Je peux avoir envie furieusement de devenir pilote de chasse. Mais il me faut être lucide: mes yeux ne voient pas assez claire, ou je suis mauvais en mathématiques, ou mon corps ne peut supporter un tel entraînement. On peut passer son temps à dire que tout le monde peut tout, mais en vérité il faut accepter que chacun présente des dispositions plus fortes en certains endroits que dans d'autres. Il faut faire avec ce que l'on est, avec ce que l'on a, mais faire le maximum avec cela.

        Si on devait définir l'essence individuelle, nous dirions ainsi que c'est une série de prédispositions, des prédispositions qui ne seront évidemment rien si un milieu ne vient pas les actualiser à temps. Chacun a en ce sens une essence propre qu'il lui faut apprendre à connaître.


        b) La notion d'entéléchie


        Ce mot étrange pourrait correspondre à l'idée de perfection. Mais quel rapport au juste avec ce que nous venons de dire? L'entéléchie c'est réaliser sa perfection. Or comment fait-on? Précisément en réalisant son essence. L'entéléchie, c'est la réalisation de son essence. C'est dans cette réalisation que se trouve pour de nombreux philosophes le véritable bonheur. Et à bien y regarder, pas besoin d'être philosophe pour comprendre cela.

         Le jeune poulain qui naît réalise instinctivement, de manière presque automatique, son essence de cheval. Rapidement il réalise tous les comportements qui caractérisent le genre équidé. Les animaux n'ont pour ainsi dire pas de question à se poser: le cheval naît cheval, l'abeille naît abeille. Leur instinct leur dicte leur comportement, un comportement qui est codé au sein même du génome et qu'il possède de manière innée. C'est plus compliqué pour l'homme comme nous avons pu le constater. Le cheval réalise sa perfection, c'est-à-dire réalise son essence naturellement, instinctivement, automatiquement.

        L'homme naît homme mais point humain comme nous n'avons cessé de le répéter. Il lui faut devenir humain, c'est une tâche. Pour réaliser la perfection de son essence, il lui faut devenir un être culturel, un être de désir. Or ici, tout cela est valable sur deux niveaux.

        D'abord l'homme doit réaliser la perfection de son essence générique: il doit être plus qu'un être de besoin, il doit être un être désir. Pour cela, il doit compter sur les différents processus d'apprentissage que constitue la culture afin d'actualiser ce qui n'est qu'à l'état de possibilité. Réaliser son essence, c'est être non simplement un homme mais bien un humain. Il faut donc tout mettre en oeuvre pour réaliser le plus possible cette humanité en nous.

        Mais l'homme doit aussi réaliser la perfection de son essence individuelle. Il s'agit donc d'apprendre à se connaître, à connaître ses points forts pour les réaliser, ses véritables désirs pour les accomplir. Tout cela exige une auto-analyse seule capable de nous permettre d'être ce que nous sommes réellement. C'est tout le sens de cette phrase de Nietzsche: « Deviens ce que tu es ».

        Ce que je suis, il me faut le découvrir pour l'accomplir, il me faut écouter mes désirs propres (non ceux des autres, ceux qu'on m'impose...) afin de les réaliser.

        La culture, c'est ce qui permet cette réalisation entéléchique, ce qui me permet de trouver ce que doit viser l'humanité, et ce que je dois viser à titre individuel. Tout ceci est directement en rapport avec le bonheur puisque c'est en réalisant son essence générique et son essence propre (et l'on comprend que les deux sont intimement liées) que l'on se réalise comme humain et comme personne. Il s'agit de devenir ce que nous sommes réellement, soit d'actualiser en nous ce qui ne se tient qu'à l'état de possible. C'est ce mouvement même d'actualisation qui provoque un sentiment de bonheur. Le bonheur n'est peut ainsi rien d'autre que le sentiment que l'on éprouve lorsqu'on effectue l'actualisation des possibilités contenues dans notre essence.

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